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Humour, liberté et suffisance

Hier, les humoristes ont voulu défendre la liberté d’expression. Un noble combat. Comme on le sait, deux des leurs, Mike Ward et Guy Nantel, pour des questions d’assurance, n’ont pu présenter un numéro lors du gala annuel des Olivier. Par protestation, ils l’ont mis en ligne sur le web. On en a beaucoup parlé. Si bien que jamais des victimes de censure n’ont eu autant de tribunes pour se faire entendre.

Par protestation, encore, dès que le nom de Mike Ward a été prononcé lors de l’annonce d’un gagnant, tous se sont levés pour monter sur la scène, un masque sur la bouche affublé d’une croix rouge. Ce fut un coup de tonnerre. Presque solennel.

J’aurais pu être ému moi aussi. Cette économie des médias où tout doit être blindé, assuré, en acier trempé, où aucun risque ne semble possible, ça me fait suer jusqu’à fondre. Et pour tout vous dire, je m’inquiète un peu.

Mais le fait d’avoir regardé le fameux numéro interdit quelques heures plus tôt a eu sur moi l’effet d’un vaccin. En les voyant tous se lever, c’est un frisson de honte que j’ai ressenti. Car je savais à ce moment que ce numéro — inoffensif, dois-je le préciser aux assureurs — ne revendiquait rien au fond.

On nous avait promis des gags pour nous faire réfléchir à la liberté d’expression mais tout ce que j’ai reçu c’est une suite de réclames publicitaires répétant les comptines à imprimer des billets : Ward fait de l’humour méchant et ça lui vaut du trouble, Nantel a la prétention de faire de l’humour intelligent et ça ne lui vaut rien du tout. Juste ça. Sinon, quelques clichés: Ah là là! On ne peut plus rien dire! T’es quand même gros toi, non? Genre comme une lesbienne qui chante. Et ta mère? Ok ok. Bravo les comiques.

Et là, je me suis dit, well, c’est vrai, les assureurs sont assez cons, mais quelque part, c’est peut-être parce qu’ils ont été invités dans un party de cons. Et la suite est à l’avenant. Pire encore même.

C’est dégoulinant ce truc. Suintant de suffisance. Râpé juteux.

Entendre Louis Morissette au côté de Véro interpeller tout ce qui grouille, ces moustiques du public où chacun y va de son tweet à la petite semaine ou de son like perdu dans la base de données de l’insignifiance, ça frôle l’eugénisme médiatique.

Pincez-moi! Non, sérieux? Je gueule des conneries à tout vent au hasard des territoires numériques et d’autres réagissent? Parlez-moi d’un scandale. Inadmissible madame.

Pire encore! D’autres écrivent aux diffuseurs pour chialer. Ça, c’est le comble! Que font-ils au juste, tous ces prolétaires de la plèbe analphabète, matantes anonymes et mononcles de rien, s’ils ne profitent pas du même droit de dire ce qu’ils pensent? Ce droit qu’on prétend défendre justement, ironiquement. Ce droit de parler et de traiter un con de con. Ça ne vous dit rien? D’autres en profitent. Pour ce qu’ils ont à se mettre sous la dent, on ne va pas leur en vouloir.

Mais qui, au monde, dans ce plate pays, a autant de tribunes? Qui peut donc parler autant que vous? Dès qu’on sait ce que vous faites le dimanche et ce que vous préférez comme recette de sandwich au jambon, on en a pour trois semaines à se taper vos gueules à l’épicerie dans le kiosque à revue en faisant la file pendant que le mononcle de rien attend pour se faire découper le coupon de la circulaire pour les ailes de poulet en rabais. C’est à peine si on ne vous donne pas la parole dans le bulletin de météo. Et vous la ramenez aujourd’hui avec votre liberté d’expression? Allons.

Partout, tout le temps, sans relâche, télé, radio, revues, journaux, médias sociaux, panneaux routiers, réclames en tout genre, vous êtes partout. C’est à coups de matraque qu’on cloue vos affiches sur les murs.

Et il faudrait, en plus, que la madame machin se garde une petite timidité avant de vous dire que votre truc c’est de la daube emballée quatre couleurs sur papier glacé?

Désolé, mais il y a un os. De taille. Maintenant qu’on a bouffé le gigot, regardons les choses en face. Le truc un peu dur au centre, ça ne se mange pas. Ça se ronge.

Le fait est que la tribune 2.0 du coude que vous vous êtes taillée est intrinsèquement dépendante de celle à laquelle tous les quidams qui vous suivent ont droit. L’une ne vient pas sans l’autre. Vous les encouragez même! Suivez-moi sur twitter! Abonnez-vous à mon compte! Soyons amis, j’ai ma face à vendre! Utilisez mon hashtag #JeTaimeTellement. #BilletsÀVendre.

Et là, oups, ça va trop loin? Vous recevez trois douzaines de fingers et vous chiez tout un pendule? Ce n’était pas dans votre plan de vous faire brasser un peu par des impolis, vous qui êtes les champions de l’impolitesse? Vous rigolez, hein?

Oui, d’accord. Je suis avec vous quand même. Je l’admets. Ils sont foutrement nonos tous ces moustiques. Une plaie. Je suis bien d’accord. Mais on ne choisit pas qui passe devant l’affiche qu’on colle sur les murs.

J’ai l’air fâché, mais même pas. Je vous jure. Quand je suis fâché, je me tais. Déçu serait le mot juste. Déçu parce que ce combat mené hier pour la liberté d’expression se résumait au fond à une réclame pour promouvoir votre privilège d’avoir une tribune.

Déçu de votre moi immense. À croire que les droits de la personne devraient se muter en droit de se branler devant un B.B.Q.

Vous n’aviez aucune espèce d’idée des tempêtes qui se trament en ces matières. Coups de fouets, négation des droits fondamentaux, pauvreté synonyme de silence, femmes disparues dont on ignore même le nom et dont on n’entendra plus jamais la voix, appels à la police ignorés pour les retrouver, éducation compromise, accès au savoir impossible, la liste est longue et douloureuse lorsqu’on dresse le tableau de tout ce qui empêche de parler. De ça, vous ne savez rien.

On aurait bien besoin de vous pour en rire un peu mais non, pas un mot. Silence. Rien. On rigole entre nous alors qu’il faudrait de toute urgence rire de nous.

On vous le pardonnerait facilement si l’actualité n’était pas si brûlante et si vous n’aviez pas la prétention, si souvent affirmée, d’être des dénonciateurs des travers sociaux, des chevaliers de toutes les transgressions, vous qui ne devriez souffrir aucune limite.

Or là, justement, vous n’avez rien transgressé. Parler de vous semblait suffisant pour faire le tour de la question. T’es drôle toi. Tu mérites un trophée.

C’est ça, de la suffisance.

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