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Attentats et radicalisation: le piège ambidextre qui nous guette

L’affaire n’a pas fait beaucoup de bruit ici, mais mardi dernier, le 12 juillet, le rapport de la commission d’enquête sur les attentats de 2015 était rendu public en France. Auditionné lors de cette commission, Patrick Calvar, grand patron de la Direction générale de la sécurité intérieure, présentait une vision réaliste et teintée d’inquiétude de la situation actuelle. Il vaut la peine d’entendre son analyse. Si, selon lui, à long terme « nous gagnerons contre le terrorisme (…), une confrontation entre l’ultra droite et le monde musulman » semble inéluctable à court ou moyen terme.

Et il apporte une précision essentielle : « Pas les islamistes, mais bien le monde musulman ».

Le danger immédiat qui apparaît n’est donc pas simplement le terrorisme, pour ce qu’il est, mais bien une radicalisation de la société, ce qui serait en tout point conforme aux stratégies de l’État islamique. Il s’agit, tel que le rapporte Soren Seelow ce matin dans Le Monde, de mener au fractionnement de la société autour de questions identitaires afin d’isoler les musulmans qui seront alors tentés d’adhérer au « sentiment de persécution véhiculé par la dialectique djihadiste ».

Il faut le répéter souvent, toutes les fois. Même si on en sait peu sur l’auteur de l’attentat de Nice, bien que l’EI ait revendiqué cette attaque sans qu’on puisse réellement comprendre la mécanique de l’opération, les dés de la rhétorique sont déjà jetés. Certains, d’ailleurs, n’ont pas attendu d’en savoir plus avant de jouer leur va-tout. Quoi qu’il en soit, nous sommes devant le même piège ambidextre qui nous guette.

Évidemment qu’il faut identifier et nommer l’islamisme radical. Bien entendu qu’il faut envisager les moyens les plus fermes pour le combattre et s’en protéger. Si tous ne s’entendent pas sur les solutions à mettre en place, rares sont ceux qui refusent de voir cette menace comme semblent le laisser entendre quelques chroniqueurs qui donnent dans la bouffonnerie populiste.

Or, justement, un des premiers boucliers qu’il faut songer à utiliser, c’est bien le refus des amalgames. Il faut s’opposer vivement à toute forme d’ostracisme afin d’éviter le sentiment de persécution qui est la mèche accrochée à la bombe qui nous pend au bout du nez. Ce serait jouer le jeu de l’ennemi.

Si on porte attention à l’analyse de Patrick Calvar, une des principales tâches que nous devrions considérer comme urgentes serait « d’anticiper et de bloquer (…) toute possibilité d’affrontements intercommunautaires. »  Pour lui, en France, cette confrontation semble inéluctable : « Encore un ou deux attentats et elle adviendra. » Des mots qui, quelques jours plus tard, ont de quoi nous interpeller.

Cette inquiétante prévision nous invite à faire un constat qui ne plaira pas beaucoup aux plus motivés de la gauche la plus inclusive, qui commet les mêmes excès que la droite populiste, mais dans l’autre direction. Car s’il y a tout un travail social, voire pastoral, à entreprendre, on ne saurait se passer non plus du vaste chantier policier, politique et même militaire qu’il faut envisager afin de prévenir ces prochains attentats qui ne feraient qu’accélérer la fracture sociale. Il est assez risible d’entendre, à chaque moment tragique, que les moyens extraordinaires donnés aux forces policières n’ont pas donné les résultats escomptés. Soit dit en passant, les opposants à un registre des armes à feu sortent exactement ce même argument à chaque fois qu’il y a un meurtre qui implique un fusil.

D’abord, nous n’en savons rien, puisque d’autres attentats ont pu être déjoués ou prévenus sans qu’on le sache. Ensuite, c’est un truisme de dire que le risque zéro n’existe pas. Il faut bien reconnaître que devant une menace fuyante, imprévisible, invisible avec les outils traditionnels d’enquête, il faut se doter de moyens qui pourraient nous sembler exagérés en temps normal, tout en demeurant vigilant pour protéger le tissu social qui, seul, pourra garantir que nous ne verserons pas dans le déni de démocratie et les atteintes injustifiées aux droits de la personne.

Le piège qui nous est tendu est donc double. C’est un piège ambidextre qui a deux bras : d’une part, le repli identitaire pur et simple qui mènerait à une fracture sociale en alimentant le sentiment de persécution des citoyens de confession musulmane, carte maîtresse de l’EI, d’autre part l’idéalisme qui refuserait systématiquement tous les moyens policiers, politiques et militaires permettant de prévenir des attentats qui ne feraient, à leur tour, qu’accélérer le repli identitaire.

Il semble parfois commode, voire facile, de se réclamer ainsi du « centre » face à ces situations complexes. Je ne le crois pas. Au contraire, c’est la position la plus difficile à occuper et c’est la seule qui m’apparaît envisageable.

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