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Mythologie du chroniqueur: la chronique comme sport de combat

J’écris ces lignes et je me rends compte que la dernière fois que j’ai déposé quelque chose ici, sur ce blogue, c’était le 8 septembre 2016. Je n’aurais donc pas publié depuis l’été dernier. Je ne m’en étonne pas.

Bien sûr, je rédige toujours une chronique mensuelle dans notre magazine. Une fois par mois, ça me suffit. De plus, cette formule mensuelle m’impose d’être toujours un peu off comme on dit dans les officines médiatiques. Impossible de frapper au bon moment, au bon endroit. Je dois faire le deuil du buzz quotidien. Tant pis.

Je tiens aussi deux fois par semaine une chronique radio au 15-18 à Radio-Canada à Montréal. On m’a offert cette opportunité en novembre. J’aime beaucoup ça. Avant d’accepter, j’ai fait valoir quelques considérations au réalisateur : vous savez, je n’ai pas deux opinions par semaine, que je lui ai dit, et je suis assez rarement fâché. Je peux bien venir discuter, mais aurai-je une opinion? Le plus souvent, je n’aurai que des questions et assez peu de réponses. Ils ont accepté. Ça me plaît.

Je vous raconte tout ça — j’espère que vous me pardonnerez de parler de moi — car dimanche dernier, Judith Lussier, chroniqueuse au journal Métro, a annoncé qu’elle abandonnait son espace hebdomadaire qu’on lui donnait dans ce quotidien que je ramasse tous les jours avant de m’enfoncer dans le train pour aller au bureau.  Ça m’a touché car malgré tous nos désaccords, j’aime bien Judith. Dans un message publié sur Facebook, en un seul paragraphe, elle rendait compte tout d’un bloc d’une grande fatigue. L’affaire a fait son chemin dans les médias. En somme, elle est épuisée. Les « trolls » — encore eux — comme on les appelle dans le langage vernaculaire du web, auraient eu raison de son humeur. C’est d’ailleurs le titre que Radio-Canada a choisi pour coiffer son article à ce sujet : « Les trolls viennent à bout d’une chroniqueuse. »  Je le dis un peu connement, mais je lui souhaite du bien.

Dans la foulée, hier, Manal Drissi, qu’on peut entendre à Gravel le matin et à Plus on est de fous plus on lit, lançait un message du même ordre. Elle a envisagé de quitter Facebook en particulier et les médias en général. L’arène de l’opinion est peuplée de lions en culottes courtes. Les commentaires, trop souvent, dépassent les bornes. Pire encore quand on est une femme. Encore ici, les trolls — toujours eux — minent le débat public. « Va falloir réfléchir à ce qu’on attend des femmes dans l’espace public, écrivait-elle. Parce que présentement, on s’attend à ce qu’elles se fassent entendre sans parler fort, qu’elles se démarquent sans déranger et qu’elles prennent leur place sans la revendiquer. »

Je vous jure que j’ai tourné 378 fois mes doigts sur mon clavier avant d’écrire à ce sujet.

D’une part, je dois dire que je les comprends. J’espère qu’elles ne m’en voudront pas de joindre ma voix à leurs inquiétudes. Je ne voudrais pas invisibiliser des paroles de femmes comme on le dit souvent. Je les comprends donc. Pas pour les trolls, pas pour les médias sociaux et tous ces trucs. Pour la santé. La mienne et celles des autres. Car la chronique, une discipline que je m’impose depuis une dizaine d’années, est perçue comme un sport dangereux. On a l’impression, trop souvent, que donner dans la chronique, c’est nécessairement provoquer des réactions plus que des réflexions. De plus, ceci explique cela, dans les médias, la chronique est une source précieuse de visibilité. Ça fait du clic, comme on dit en hébreux. Il faut fesser, comme on le fait dans un ring, pour vendre des billets et remplir la salle.

Je ne sais si Judith Lussier et Manal Drissi se sont posé ces questions, mais à un moment donné, dans tout le cirque de trolls, je me suis interrogé : quelle est au juste ma contribution dans cette polarisation extrême? Est-ce que, par mon travail, je ne participe pas un peu au malheur du monde, postant mon truc sur Facebook, espérant des likes d’un camp ou d’un autre, heureux d’avoir eu raison sur tel ou tel coup, à défaut bien souvent d’avoir réfléchi?

Je me doute bien — et je le dis sans ironie et sans état d’âme — qu’une femme doit affronter une couche supplémentaire d’insultes que je ne peux pas connaître. J’aimerais bien pouvoir en parler avec elles, mais je ne sais si ce serait possible. Lorsque Manal Drissi, par ses paroles, m’invite à « réfléchir à ce qu’on attend des femmes dans l’espace public », bien franchement, je ne sais si je peux, moi, participer à cette réflexion. Je ne sais même pas si elle s’adresse à moi en fait.

Car voyez-vous, de mon humble perspective, les trolls, bien souvent, c’était assez souvent un nom féminin. Pas toujours, évidemment, mais souvent. Je ne mange pas de ce pain cuisiné à la levure de la généralité. Mais tout de même, souvent donc, j’ai eu la chienne de ma vie. Combien de fois ai-je quitté une conversation sur les médias sociaux parce que, bon, voilà, je suis un « mascu », que si j’avance une hypothèse, je donne systématiquement dans le mansplaining. Ces trolls portaient des noms enragés, comme les « Hyènes en jupon » et autres appellations sportives peu invitantes. Ces territoires dangereux, aussi, étaient même parfois peuplés des chroniqueuses. Comment pourrais-je tenir une conversation avec Lili Boisvert muni que je suis d’une paire de testicules? Même pas envie d’essayer. Voilà, je suis un mascu, barbu, blanc, name it, je suis capable d’en prendre. Mais comprenez au moins que ce désir d’être invisible, ou moins présent, je le partage. Pour des raisons similaires qui sont les miennes. Seul le décor change.

Toute l’esthétique d’un projet jeune et frais comme « Les brutes » se joue ici. Juste à lire le titre, on comprend qu’on doit sauter dans le ring et se battre, qu’il n’est pas trop question de « réfléchir ». Pif paf pouf, on a un combat à mener. Critiquer une capsule des brutes? Oh man! Je vous jure qu’à chaque fois que j’y ai pensé, je me suis dit que je ne voulais pas gâcher ma fin de semaine enterré sous les courriels et commentaires. J’ai laissé faire. En plus, s’il faut le préciser, j’apprécie assez ce qu’elles font. Mais voilà, ferme ta yeule le gros, tu vas en manger toute une.

Je ne voudrais pas focaliser sur la question du féminisme. C’est con et insuffisant. Seul le contexte des récentes sorties de ces deux chroniqueuses m’y invite.  Je vous raconte simplement, mais ça ne rend pas justice à l’ampleur du phénomène. Des chroniqueurs aussi, trollent allègrement. Peut-être même que, au fond, les chroniqueurs ont épousé la posture du « trollisme », si je peux inventer un mot. C’est le gros truc à l’heure de la bourse du like et du retweet. Qui a encore envie d’aller se battre sur Twitter pour avoir raison contre monsieur untel ou madame machin? Je pourrais le dire pour toutes les questions polarisées des dernières années. De la lutte étudiante aux « combats » gauche/droite. La question générale est celle-ci : est-ce que le travail de chroniqueur — que je continue de croire utile aujourd’hui plus que jamais — peut s’extraire de ces polarisations? Peut-on réellement réfléchir dans un contexte hypermédiatique et instantané? Sommes-nous utiles si, dans nos avancées, nous souhaitons convaincre — voire vaincre tout court — plutôt que d’expliquer? Faut-il vraiment être une brute pour se tailler une place sur l’échiquier de l’opinion? La technique de l’uppercut peut-elle se décliner en 140 caractères? Ces questions me laissent perplexe. Comme disait Hugo Pratt, j’ai le désir d’être inutile.

Sur ce, permettez-moi de me faire un peu plus rare et de jouer la carte de la bonhomie sur les médias sociaux. De plus, remarquez que pour commenter cet article, vous devrez m’écrire un courriel. Bientôt, je mettrai peut-être simplement mon adresse civique. Vous passerez par la ruelle. On discutera en prenant l’apéro et en regardant les enfants jouer. Le reste, c’est un algorithme.

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