Ne manquez rien avec l’infolettre.
BloguesRaison et laïcité

Un ministre et son crucifix

Comme la première ministre Pauline Marois il y a un peu plus de une semaine, le ministre Bernard Drainville a mis dans le même bateau, en fin de semaine dernière, la laïcité, les « valeurs québécoises » et le patrimoine. J’ai exposé mes réserves et mes craintes au sujet de cet étrange amalgame dans un article du Devoir la semaine dernière (Laïcité, valeurs humanistes et patrimoine; un débat vicié par les opposants de la laïcité).

Cette fois, le ministre Drainville a été plus explicite que sa chef et a confirmé mes craintes; à ses yeux, le crucifix de l’Assemblée nationale doit rester en place au nom du patrimoine. Il aurait été utile et nécessaire que Bernard Drainville nous dise ce qu’il entend par patrimoine et en quoi le crucifix de l’Assemblée nationale répond à une définition reconnue de ce concept.

S’agit-il de l’objet lui-même? S’agit-il de ce que symbolise un crucifix pour les chrétiens? S’agit-il d’une représentation de la foi catholique (les protestants n’arborant pas de crucifix)? S’agit-il d’affirmer une croyance déiste? À supposer, au terme d’une analyse qui reste à faire, que ce crucifix réponde aux critères d’un objet patrimonial, rien ne justifierait en soi le recours à un tel symbole religieux pour représenter «le» patrimoine québécois. Contrairement à la fête de Noël, au congé du dimanche ou aux noms des jours de la semaine qui en tant qu’héritages sécularisés font partie du patrimoine collectif, voire du patrimoine mondial, le crucifix ne peut pas ne pas être un symbole religieux particulariste.

Que le peuple québécois ait été massivement catholique à une époque de son histoire n’y change rien; même si cette époque subsistait, il faudrait corriger la situation. Beaucoup d’autres éléments font partie du patrimoine historique, dont le fusil et la pipe du patriote républicain dessiné par Henri Julien, sans qu’ils ne soient pour autant accrochés au-dessus du président de l’Assemblée nationale.

Bernard Drainville et Pauline Marois ont tout à tour raté de bonnes occasions de faire oeuvre utile en allant au-delà des lieux communs et en définissant ce dont ils parlent. Le défaut d’apporter des éclaircissements rend toute l’opération suspicieuse: ou bien le Parti Québécois n’a pas de vision claire de ce qu’est la laïcité, ou bien il a décidé de l’instrumentaliser en jetant de la poudre aux yeux de ceux qui la réclament tout en rassurant la droite nationaliste qui rêve du bon vieux temps du duplessisme et de son alliance avec l’Église. C’est sans doute les deux possibilités.