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Des arabo-musulmans et arabo-laïques en appellent à une réforme de l’islam

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Beaucoup d’encre a coulé depuis la tuerie de Charlie Hebdo. Dans la lignée de ceux qui disent qu’il faut éviter les amalgames (pas de « glissement » dirait Philippe Couillard), on retrouve ceux qui affirment que le terrorisme islamiste n’a rien à voir avec l’islam parce que les terroristes poursuivent un projet politique.

Ah bon!? Et quel genre de projet politique poursuivent-ils? Un projet républicain? Un projet social-démocrate? Une société sans classe? Une démocratie directe? Ce que les terroristes de l’islamisme, du djihad, du wahhabisme et du salafisme veulent instaurer c’est un État islamique fondé sur la charia. C’est un projet politique fondamentalement religieux, fondé sur une lecture intégriste du coran et des hadiths et non sur une lecture du Petit Prince. Si un musulman n’est pas en soit un islamiste, l’islamisme est en soit musulman. Le nier serait l’équivalent de dire que les croisades et l’inquisition n’étaient pas chrétiennes ou que les purges de Staline, de Mao et de Pol Pot n’étaient fondées pas sur le marxisme.

Même Fatima Houda-Pepin, qui veut combattre l’islam radical, tombe malheureusement dans ce biais :

« l’islamisme radical, écrit-elle, n’a rien de religieux, c’est un mouvement idéologique et politique qui se drape de l’islam qu’il pervertit au gré de ses prétentions pour justifier les horreurs de sa violence et de son action terroriste. L’islamisme radical vise ouvertement, par l’endoctrinement systématique et par la force des armes, la prise de pouvoir dans un but bien précis, celui d’éradiquer la démocratie et d’instaurer la charia. »

Comme musulmane croyante, elle a ses raisons de se dissocier de l’islam radical mais sa façon de le faire la conduit à un discours contradictoire dans lequel la charia n’aurait plus rien à voir avec l’islam.

Le ver est dans la pomme

Heureusement, de plus en plus de voix se font entendre dans le monde arabo-musulman réclamant une réforme de l’islam, ou à tout le moins un examen de conscience. La prise de parole la plus virulente est sans doute la Lettre ouverte au monde musulman du philosophe Abdennour Bidar. À propos du monstre qu’est l’État islamique Daesh, il déclare, :

« Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Quel est ton unique discours ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». […] LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? Pourquoi a-t-il pris le masque de l’islam et pas un autre masque ? C’est qu’en réalité derrière cette image du monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il le faut bien pourtant, il faut que tu en aies le courage.

D’où viennent les crimes de ce soi-disant « État islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre, le cancer est dans ton propre corps. […]

Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent « Non le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. »

Le spécialiste de l’islam en appelle à une vraie révolution:

« Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? Cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement religion et liberté, cette révolution sans retour qui prendra acte que la religion est devenue un fait social parmi d’autres partout dans le monde, et que ses droits exorbitants n’ont plus aucune légitimité ! »

La révolution qu’appelle le philosophe n’est autre que l’humanisme laïque. Abdennour Bidar a également accordé une entrevue à l’émission Désautels le dimanche (à partir de 3:15).

Dans la même veine, plusieurs dizaines de courageux intellectuels des pays arabes ont publié, au péril de leur vie, une Déclaration de laïcs issus du monde islamique dans laquelle ils affirment:

« Aujourd’hui, la réponse à cette guerre ne consiste à pas à dire que l’islam n’est pas cela. Car c’est bien au nom d’une certaine lecture de l’islam que ces actes sont commis. Non, la réponse consiste à reconnaître et affirmer l’historicité et l’inapplicabilité d’un certain nombre de textes que contient la tradition musulmane. Et à en tirer les conclusions. Les troupes ennemies qui mènent cette guerre mondiale ne sont pas constituées de simples égarés mais de combattants fanatisés et déterminés. Ces combattants sont nourris par des textes islamiques qui appellent à la violence, qui existent dans les autres religions et qui relèvent d’un autre contexte, d’un autre âge, aujourd’hui dépassés. Ce corpus est le référentiel des groupes jihadistes. Tous les acteurs concernés, à commencer par les religieux et les autorités de chaque pays, doivent le déclarer comme inadapté, dépassé et inapplicable. Cette position doit être le début d’une véritable réforme du champ religieux de chaque pays et au-delà du champ religieux, d’une mise à niveau des législations. »

Courageux aussi les propos de la philosophe Élisabeth Badinter tenus au Devoir:

« Les salafistes ne sont évidemment pas tous des terroristes en puissance. Mais ils sont l’intermédiaire entre une religion musulmane qui s’accorde avec la République et ceux qui franchissent le pas vers le terrorisme. […] la gauche nous a vomi dessus parce qu’elle était communautariste et croyait que nous étions des intolérants racistes. C’est la gauche, qui s’était pourtant battue pour la laïcité, qui a mis la première le genou en terre au nom de la tolérance. Je pense qu’il y a beaucoup de mauvaise conscience dans cette attitude. […] C’est Marine Le Pen qui s’est emparée de ce thème [la laïcité] qui appartenait traditionnellement à la gauche. Jamais son père n’en avait parlé.»

Voila des discours qui font la barbe à tous les extrémistes de la rectitude politique. La barbarie des djihadistes aura eu ça de bon. À la gauche communautarienne de faire aussi son examen de conscience.

De la représentation de Mahomet

En terminant, s’il en reste qui croient que l’islam interdit la représentation de Mahomet, qu’ils tapent « illustration Mahomet« , dans n’importe quelle langue sur Google. Ils obtiendront des dizaines de représentati0ns de Mahomet issues du monde musulman comme celle-ci:PHOTOLISTE_20090721135806_iran_mahomet_recevant_le_600_

 

 

 

 

 

 

Deux textes sur le sujet: une entrevue de l’Obs avec l’historienne de l’art Sophie Makariout et l’article du journaliste Grégoire Fleurot. Et une entrevue de Joël Le Bigot avec le théologien Olivier Bauer (à 2:20:00, ou 9h21).

Mais y aurait-il un interdit religieux formel que ce ne serait pas une raison de s’y conformer. C’est ce genre d’intégrisme dogmatique qui a conduit les Talibans à interdire les manuels de médecine comportant des planches anatomiques et les huttérites (chrétiens fondamentalistes) à refuser de se faire photographier pour leur permis de conduire.