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[critique spectacle + photos] Musique théâtrale, poésie expérimentale et death metal au Gésu
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[critique spectacle + photos] Musique théâtrale, poésie expérimentale et death metal au Gésu

C’est dans cette jolie salle qu’est le Gésu, ancienne église de surcroit, qu’une foule bigarrée s’était donné rendez-vous. Quelques centaines de curieux s’étaient rendus à ce concert présenté par Le Vivier, carrefour de musiques nouvelles, dans le cadre d’une semaine de spectacles montés en partenariat avec des artistes belges. Non, aucun habitué du Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville ne fut dépaysé par ce qui y fut proposé. En principe, rien à voir avec ce qui fait normalement headbanger les festivaliers d’Heavy Montréal par contre.

Mais qui étaient ces gens? Des mélomanes grisonnants ayant connu la belle époque de Frank Zappa et Captain Beefheart, des trippeux d’art étrange et non-genré, de théâtre expérimental et de noise, et surtout plusieurs métalleux qui ne savaient pas trop dans quoi ils s’embarquaient. J’en étais. J’avais signé dans le bas, sans trop lire le contrat. Ce genre de soirées où y fallait être là pour comprendre toute la patente. Parce que ce qu’on allait y vivre un tier d’heure novateur. Sur papier, l’offre était fort alléchante pour le fan de musique lourde : 18 chanteuses et chanteurs issus de la scène métal montréalaise, formaient un ‘Chœur de Growlers’, le temps de mettre en vociférations un sombre poème intitulé The Dayking.

Au menu de cette soirée nommée Viviermix International, on retrouvait un quintette de pièces de plus ou moins 15 minutes, à saveur parfois terreuse ou amère, comme les plus obtus scotchs, gose, IPA ou autres bières aux saveurs particulières. Pas pour tous les goûts, mais ceux et celles qui savent apprécier en ont eu pour leur money. Avant de pouvoir voir et entendre notre band, le headliner, le Chœur de Growlers, on eut droit à des openers donnant tantôt dans le bruitisme et souvent dans l’onirique, qui en laissèrent plusieurs pantois.

Le plus intéressant du lot fut le Wanmanshow de Gabriel Dharmoo, où un chanteur baryton aux allures de Sgt. Pepper performait une espèce de narration théâtrale en forme d’opéra, où onomatopées syncopées côtoyaient la musique patraque d’une horde de musiciens/ciennes (et parfois chanteurs/teuses). Les cordes, cuivres et vents de l’Ensemble contemporain de Montréal donnaient parfois dans l’inquiétant et le circassien, sous la direction d’une saccadée chef d’orchestre.

Ensuite vint le clou du spectacle, The Dayking, par le Chœur de Growlers, le poète Fortner Anderson, et le chef-compositeur Pierre-Luc Senécal. Sur la scène du Gésu, étaient alignés les 18 gueulards et crieuses de la troupe, derrière leur narrateur, Anderson, un Américain montréalisé depuis 1976. Devant eux, dans la salle, depuis la 3e rangée, leur faisait face Senécal, pour diriger les hurlements – toujours précis et maîtrisés – composant son œuvre. À la solide narration d’Anderson se mêlaient habilement d’inquiétants chants de gorge d’inspirations tibétaines et mongoles. Notons également la présence dans le chœur de Sébastien Croteau de Necrotic Mutation et ex-Globe Glotters (qui contribua notamment aux périodes de réchauffements lors des pratiques de la formation).

Le poème d’Anderson était souvent déclamé avec vigueur (lorsqu’il n’était pas chuchoté tout en douceur, faisant quasiment peur), en alternance avec le chœur, qui sombrait par moment dans des borborygmes des plus gutturaux, voire monstrueux. Ce qui cadrait à merveille avec le ton lugubre du texte aussi métaphorique que mythique de Fortner, écrit spécialement pour ce projet d’avant-garde.

Le dialogue entre des univers à priori opposés eut lieu, fort heureusement. Comme une conversation expérimentale entre deux cultures nichées prônant l’ouverture. Senécal connait, respecte et aime la musique extrême et ça s’entend en baptême. En recontextualisant l’aspect vocal des formes les plus brutales de métal, il a su créer quelque chose de frais, tout en contribuant à déstigmatiser le genre qu’on attribue trop souvent à la musique d’adolescents vénérant Satan.

Par défaut, le métal, c’est théâtral en sacrament. Or, ici, cet aspect fut réduit au minimal : ici un éclairage écarlate, là un jeu d’ombre ou encore des phares imitant un soleil aveuglant, sur une scène sans décor. Mantras ténébreux, évoquant des rites aussi fictifs que sataniques. Ambiance apocalyptique. Et presque pas de musique : que quelques bien graves accents (style orgue, en basses fréquences) par moment.

Brutal, tribal, choral. Puissant. Troublant. Épeurant. Écœurant. Maudite belle équipe de métalleux, qui étaient toutes et tous on ne peut plus souriants lorsqu’à la toute fin, la salle s’est spontanément levée pour ovationner bruyamment les artisans de The Dayking.

En plus de Senécal, Fortner et Croteau, on a reconnu les vocalistes Jeff Mott (MacDermott pour ses parents; Hollow, Hands of Despair) et Philippe Langelier (Bookakee). Or, on s’en voudrait de ne pas nommer tous les autres aussi. Les femmes d’abord : Corinne Cardinal (Valfreya), Jessica Dupré (Fall of Stasis), Roxana Bouchard (Your Last Wish), Marie-Hélène Landry (Obsolete Mankind) et Marie-Claude Gosselin (ex-Illicit), en plus de David Caron-Proulx (Entheos), Patrick Goyette (Hymnosis), Samuel Arseneau-Roy (Basalte), Yann Pouliot (Reign the Sky), Laurent Bellemare (Basalte, Sutrah!), Pascal Germain-Berardi (ex-Archetype), Etienne Dufresne (ex-Deathbringer), Etienne Roy-Bourque (ex-Nephilim), François Toutée (ex-Hybrid Chaos) et Mikaïl Standjofski-Figols (ex-Sanguine Glacialis). Et on me souffle à l’oreille que les éclairages parfaitement glauques étaient une gracieuseté d’Émile Lafortune. 

Le mercredi 8 mai 2019 au Gésu, j’ai l’impression d’avoir vécu – avec une poignée d’autres chanceux – l’ultime fantasme insolite du métalleux, assouvi devant nos yeux. Un mur de cris, impétueux, fougueux, hargneux, victorieux. Toutes ces éraillées voix, unies depuis les profondeurs des ténèbres jusqu’à l’au-delà, dans cet ancien antre de la foi. Wow. En espérant qu’il y ait suite* à cette œuvre inédite, historique.

À quand une tragédie musicale en mode métal, mêlant thrash, death et black? À quand L’Opéra de la Terreur, à la maison symphonique, avec le Chœur de Growlers et les filles et gars de Arch Enemy, Despised Icon, Voïvod, Fuck the Facts et autres Cryptopsy? Je vendrais mon âme au Diable drette là pour voir ça.

*D’ici là, vous pouvez encore contribuer à la sortie numérique des enregistrements audio et vidéo de la performance, qui se veut pour le moment unique. Cliquez ici pour plus de détails sur la campagne de sociofinancement.

PHOTOS : KRISTOF G.