Mon carnet de notes se remplit à une vitesse effarante.
Je m'imbibe d'images, d'impressions, d'odeurs, d'accents. Les gens vous saluent sur la rue comme si vous étiez en zone rurale.
Je viens de passer une partie de l'avant-midi en compagnie de Daniel Kerwick, un poète qui flânait devant la maison où il vit, dans le Garden District.
Ici, dans ce coin magnifique, on voit un peu mieux ce que Rita et Katrina ont laissé derrière. Partout, des travaux, des toitures en réparation. Mais il faut faire attention. La plupart des dégâts que l'on voit sont souvent dus à l'usure du temps, et non en raison de la violence des ouragans. Comme ces trottoirs dont les dalles se soulèvent sous la pression des racines des innombrables magnolias, racines qui s'étendent en nattes agglomérées. Comme ces devantures de maison dont le stuc s'effrite.
Daniel a été évacué de son ancienne demeure quand les digues ont cédé. "Il y avait trois pieds d'eau chez moi, j'ai perdu tous mes disques, mes livres, des trucs que j'écrivais, dont une pièce…"
Sa voisine sort de chez elle et l'interrompt.
"Hey, une journaliste de Québec est en train de m'interviewer", rigole le poète, assis sur le banc de parc qui fait office de chaise de balcon.
"J'étais au Canada quand Katrina a frappé", me dit-elle avant de demander un truc à son voisin, puis de retourner chez elle sans dire au revoir.
Je disais qu'on ne sent pas l'après-coup de Katrina et des inondations au centre-ville, mais lorsqu'on parle au gens, on sent bien qu'il y a un après et un avant. Que l'ouragan, mais surtout les inondations, agissent comme une immense marque de ponctuation dans leurs vies. Un point-virgule.
J'écris ceci rapidement, je dois aller prendre une navette qui me mènera au Festival de jazz.
À côté de moi, un homme lit un document expliquant comment concevoir des diaporamas powerpoint. Sa femme fait un mot croisé dans un magazine de cuisine.