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Dumas: C’est la faute à Bashung (Le 5 à 7)

J'entre, samedi dernier, au Vieux Clocher de Sherbrooke autour de 15 heures. Dumas, contrairement à nombre d'artistes, accepte d'accorder une entrevue un jour de spectacle, avant son test de son. Le Victoriavillois d'origine, sur scène, s'assure auprès de la directrice de la salle que les tables posées au parterre soient remisées avant la levée du rideau afin de laisser place à une piste de danse; Dumas aime voir son public bouger (compte rendu du spectacle ici).

Dans l'heure qui suivra, Dumas m'entretiendra de son année de création intensive ponctuée par la parution de quatre mini-albums (Nord, Rouge, Demain, Au bout du monde) et d'un nouvel album officiel, synthèse des précédents (Traces), me racontera sa rencontre marquante avec Alain Bashung, m'expliquera comment construire un bon spectacle, s'exprimera sur quelques artistes majeurs de 2009 et louera le rôle clé des Cowboys Fringants dans l'explosion musicale du tournant des années 2000, entre autres choses. __________________________________________________________________________________

Je réécoutais l'ensemble de tes albums cette semaine et ça me sautait aux yeux comment ton écriture a changé depuis ton premier album. Les textes y étaient très écrits comparativement à ceux de Traces

«Le premier disque, je l'assume encore, mais ça fait quasiment 10 ans. J'étais étudiant au cégep quand je l'ai écrit. En vieillissant, il y a un travail d'épuration qui se fait. Pour moi c'est plus dur d'y aller avec des phrases simples et directes que de mettre gros du texte. Je me suis rendu compte que faire de la chanson c'est différent que de faire de la poésie ou des nouvelles. L'épuration permet parfois étrangement d'imager des sentiments plus complexes.

Une chanson comme Passer à l'ouest (sur Traces) parle d'un peuple en exil, une référence à la Traversée du désert. Une référence biblique donc, mais en même temps ça peut être une référence à quelque chose de très personnel, l'idée de prendre le risque d'aller ailleurs. Sur Dans un rétroviseur, l'épuration sert plus à créer un effet cinématographique.

J'ai été moins influencé par la chanson québécoise pour mes derniers albums mis à part par l'écriture de Ferland sur des classiques comme Jaune et Soleil où je retrouve cette simplicité-là. Ça m'a influencé beaucoup, c'est très efficace. Quand j'ai commencé je trippais aussi beaucoup sur Bashung mais je m'en suis éloigné pour ne pas donner dans la copie.»

Parlant de Bashung, je ne t'ai jamais entendu raconter ta participation à un de ses concerts [aux Francofolies de Montréal en 2005]. Comment ça s'était passé?

«Ça a été pour moi un moment extraordinaire. C'est une idole. Je chante en français à cause de Bashung, de Leloup et de Bélanger. La première personne que j'ai vue jouer avec une guitare Guild comme celle que j'ai ce soir, c'est Bashung. Je ne savais pas à quoi m'attendre et j'ai rencontré quelqu'un de très gentil, de très timide aussi. Les Francofolies m'avait demandé d'arriver au test de son avec trois options. J'en connaissais déjà plusieurs, donc ça allait. J'avais préparé Volutes et Osez Joséphine, celle-là je la jouais quand j'avais 16 ans. Alain a finalement décidé [Dumas s'esclaffe, réalisant qu'il parle du chanteur comme d'un intime, puis reprend], Bashung a décidé de faire J'passe pour une caravane.

Je suis monté sur scène au test de son avec ma guitare, je lui avais seulement dit "bonjour" et on a chanté. J'étais stressé, il avait ses grosses lunettes noires, il m'a dit à la fin que ça avait bien été. Après le show, je suis resté dans la loge avec Robert Charlebois, qui y participait aussi, et lui. Charlebois est parti assez tôt et je me suis retrouvé seul à parler avec Bashung. On a eu des longues discussions sur ses disques – je connais l'œuvre au complet -, sur les arrangements, sur comment c'était difficile de trouver quelqu'un qui jouait des claviers avec du tone, qui jouait des sons intéressants qui ne vieillissent pas mal. On a parlé de musique. Il était super ouvert, relax. Je suis sorti de là content de voir que malgré l'envergure de l'homme, il était hyper sympathique, hyper gentil, qu'il avait une bonne écoute. Une rencontre énorme, majeure. Bashung, c'est un grand.

Chez moi, j'ai un pacing encadré du show sur lequel il a écrit: "Je te souhaite la lune et les étoiles, Alain Bashung."»

Qu'est-ce que tu penses de ceux qui disent que ses textes prêchent par excès de littérarité, sont abscons?

«Au contraire. Je l'ai découvert avec Osez Joséphine, mais j'ai eu un vrai choc avec Fantaisie militaire, qui me procure le même feeling que lorsque j'écoute du rock en anglais. Pour moi, c'est efficace. Bashung lance des images, mais il ne raconte pas une histoire du point A au point B. Tu peux t'approprier la chanson et en faire ta propre interprétation. J'ai toujours essayé de garder ça dans mon écriture. C'est quand ça coule comme ça que je trouve intéressant de chanter en français. Fantaisie militaire est un album unique aussi au plan des arrangements.»

[…]

J'imagine qu'écrire autant de chansons en une année instaure un nouveau rapport à la création…

«Ça me forçait à finir mes textes, à les travailler en continu. Ça m'a imposé une discipline que je n'avais pas avant parce que souvent je finissais en entrant en studio, pris par le sentiment d'urgence. Ça a donné des trucs que je n'aurais pas fait autrement. Tout le projet a un thème plus général…»

C'est vrai qu'il y a un champ lexical du communisme et de la révolution qui émerge…

«À travers les quatre disques, il y a une migration du nord (avec Nord) vers le sud, avec Au bout du monde, un disque plus dub. J'ai utilisé ce champ lexical-là, oui, à travers les albums. Ça s'est fait un peu inconsciemment, étrangement.»

C'est ton voyage à Berlin?

«Pas vraiment. Tout le monde me dit ça, mais ça fait quand même longtemps. Louis [Legault, le co-réalisateur des quatre mini-albums et de Traces], lui, revenait d'un voyage en Russie. Faut dire que j'ai toujours eu une certaine fascination pour l'histoire des pays du bloc de l'Est.»

Pour revenir au grand nombre de chansons écrites, trouves-tu qu'on fétichise l'acte de création au Québec aujourd'hui? Tu parlais de Ferland tantôt, il faisait des albums vite à l'époque…

«Charlebois aussi. Il faisait un album de douze chansons aux six mois, même chose en Angleterre. Encore aujourd'hui, prends un groupe comme Artic Monkeys, si tu comptes tous les singles avec les b-sides, ça en fait pas mal. Je ne trouve pas ça extraordinaire. Le problème, c'est le marché. Les gens disent "ça fait beaucoup de disques", sauf que moi, en le faisant, je n'avais pas la prétention de penser que le monde allait être capable de prendre un disque aux trois mois. Je le voyais de façon plus générale. Je suis convaincu encore aujourd'hui que dans quatre ans, les gens vont regarder ce projet-là sous une autre perspective. J'ai décidé de prendre un an de création et j'ai sorti un album aux trois mois parce qu'il le fallait. J'avais toujours écrit à peu près ce nombre-là de maquettes, c'est juste que je ne les finissais pas. C'est vrai que lorsqu'on on se compare à Ferland ou à Charlebois, c'est rien d'exceptionnel.»

Comment est venue l'idée d'un album dub (Au bout du monde)? C'est l'influence des albums reggae de Gainsbourg (sur la pièce Marie-Lou issu de son premier album éponyme, Dumas chante «Le DJ ne cesse de jouer Marilou Reggae Dub», un titre phare de l'album Aux armes et cætera de Gainsbourg)?

«Un peu, mais surtout de Soul Jazz Records, un label britannique qui a accès aux bandes du label jamaïcain Studio One. Ils font beaucoup de réédition, je collectionne leurs disques. Plus généralement, c'est une influence de la culture anglaise, comme des Clash qui ont su intégrer le dub ou de Damon Albarn avec Gorillaz et son projet The Good, The Bad and The Queen avec Tony Allen à la batterie. J'ai toujours trouvé les Anglais intéressants pour ça, parce qu'ils étaient capables de mêler diverses influences à leur pop. J'aimais l'idée d'aller ailleurs, le projet était parfait pour ça. Je savais que, dans le contexte, les gens allaient comprendre. Ce n'est pas comme si j'avais sorti un album dub après Fixer le temps

Comment tu fais pour choisir parmi autant de nouvelles chansons pour ton spectacle?

«On pige dans un chapeau! [rires] Ça été plus dur quand on a commencé la tournée. Le pacing est plus stable maintenant. Il y a des tounes qui marchent mieux que d'autres. Ça va continuer à évoluer, ça va changer, si on se reparle dans deux mois peut-être que ça va être différent. Quand j'ai fait deux Métropolis et trois shows à Québec en mars, on jouait pratiquement juste des chansons de Nord et Rouge qui venaient de sortir. Quand j'ai recommencer à tourner, je me suis dit "ça serait vraiment facile de faire juste les nouvelles tounes et de snober les autres albums", j'ai donc décidé de faire le contraire. Je joue beaucoup de pièces du Cours des jours, un peu de Fixer le temps. Celles du Cours des jours, après six ans, ont pris une autre dimension et, étrangement, s'accordent bien avec les tounes de Traces. C'est vraiment un mélange de toutes les périodes. Je joue aussi dans tous les mini-albums, ça donne accès à un vaste répertoire.»

On t'a souvent décrit comme un grand mélomane que l'on croise fréquemment dans les salles de spectacles. Est-ce que ça a été difficile d'en voir moins pendant ton année de réclusion?

«J'ai écouté beaucoup de vinyles, on avait une table au studio. Je suis quand même aller voir Artic Monkeys à Osheaga, parce que je suis un grand fan, et Wilco, en vacances à Londres. C'était drôle parce qu'il y avait presque juste des Américains dans la salle. Sinon, qu'est-ce qui m'a marqué donc cette année?»

Ouais bonne idée, parlons des artistes qui ont fait la dernière année musicale. Animal Collective, tu aimes ça?

«J'ai aimé le dernier disque mais préféré le précédent.»

Phoenix?

«Le dernier disque, c'est vraiment de la bonne pop. Ça joue beaucoup chez nous, disons qu'il y a une fan à la maison. Sinon j'ai beaucoup aimé The xx. Et Wild Beast, mais faut que tu sois capable d'endurer le falsetto du chanteur.»

Trouves-tu difficile de te maintenir à flort avec toute la musique qui paraît, l'accessibilité à des tas d'albums? Il me semble que c'était moins difficile quand j'étais ado…

«Je fais attention justement, parce que j'ai l'impression parfois de moins aller en profondeur, de moins laisser de chance aux disques. Avant ça, quand j'en achetais un, même si je n'étais pas sûr la première fois, je le réécoutais une deuxième, une troisième fois. Aujourd'hui, souvent, je skippe des écoutes. En même temps c'est trippant cette accessibilité-là. Moi je viens de Victo et à Victo, il y avait juste un HMV. Même s'il y avait pas mal d'importations britanniques, il y avait plein de disques qu'on ne trouvait pas.»

Tu disais cette semaine à l'émission Voir de Télé-Québec être inquiet pour la musique québécoise avec tous les albums de duos et de reprises qui voient le jour…

«On parle souvent de la relève et du talent qu'on a au Québec mais malheureusement, ce n'est pas elle qu'on voit dans les top 10 des ventes et des radios. La dernière année au Québec a vraiment été une année de covers! J'ai de la difficulté avec le fait que ce soit aussi présent. J'ai toujours cru que si la télé, les émissions culturelles présentent des artistes de la relève intéressants, les gens vont y adhérer. On ne voit pas Damien Robitaille, pourtant il a un album formidable. Je ne veux rien enlever aux artistes qui font des covers, mais je ne suis pas sûr que culturellement ça nous enrichisse. Depuis quelques temps, six, sept ans, le paysage a changé beaucoup; il se passe des bonnes affaires présentement au Québec. Mais j'ai toujours peur que ça revienne comme dans les années 90.»

Je me souviens qu'encore lors de la sortie de ton premier album, ce n'était pas très cool d'écouter de la musique québécoise…

«Je pense qu'on sous-estime l'importance que les Cowboys Fringants ont eue. Ils ne sont pas ressortis beaucoup dans les top 10 de la décennie. Break syndical est pourtant un album majeur et surtout, les Cowboys a été le groupe le plus rassembleur de la dernière décennie. Les jeunes ont embarqué et se sont dit: "on a le droit d'écouter de la musique en français et d'aimer ça." Les Cowboys Fringants ont fait beaucoup de petits. Jean-François Pauzé, c'est un des auteurs-compositeurs les plus rassembleurs qu'ait connu le Québec.»

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Dumas poursuit sa tournée partout au Québec.

photo: Marianne Larochelle