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BloguesÉlise Desaulniers

On ne veut pas le savoir, on veut le voir.

Entrevue avec Twyla François de Mercy for animals Canada

 

Le mois dernier, CTV a diffusé des images exclusives tournées dans une ferme porcine du Manitoba. Des images qui ont fait le tour du pays et en ont choqué plusieurs : des porcs qui saignent de leurs plaies béantes à l’intérieur de cages métalliques, des truies enceintes affichant des ventres distendus et rougeâtres et des porcelets projetés au sol par des membres du personnel.

Entendre que les animaux destinés à nos assiettes sont élevés dans des conditions misérables et que la réalité est loin des images bucoliques imprimées sur les emballages de viande est une chose. Mais souvent, il faut le voir pour le croire. Alors qu’il est assez difficile de visiter des élevages et des abattoirs, nombreux sont ceux qui disent avoir modifié leurs habitudes de vie après avoir vu des vidéos d’élevage sur Internet. Les images suscitent des émotions, incitent à l’action. Mais vous êtes-vous déjà demandé d’où venaient ces images ? Elles proviennent le plus souvent d’agents doubles munis de caméras cachées.

Le travail de ces « espions » m’a toujours fascinée. J’ai en tête l’image de Tom Cruise dans Mission Impossible et je ne peux m’empêcher de les imaginer se faufilant dans les systèmes d’aération pour rapporter des images de dindons agonisants. La source des images qui circulent sur Internet est souvent difficiles à retracer mais celles de la ferme Puratone au Manitoba sont récentes. Elles ont été filmées par les enquêteurs de Mercy for Animals (MFA) Canada un organisme a but non lucratif. Je me suis entretenue avec celle qui dirige l’équipe d’enquêteur, Twyla François.

 

Parlez-moi de votre travail pour MFA Canada?

Twyla François

« Comme directrice des investigations, je travaille de près avec des enquêteurs pour obtenir des vidéos et d’autres preuves d’abus d’animaux dans les fermes industrielles, les écloseries et les abattoirs. On essaie de montrer le point de vue des animaux parce qu’on croit que les Canadiens ont le droit de faire des choix de consommation informés.

Je travaille également avec notre conseiller juridique, des vétérinaires indépendants et des experts du bien-être animal pour examiner les séquences vidéo obtenues et préparer les documents légaux lorsque nous croyons qu’il y a eu entrave aux lois sur le bien-être animal. »

 

Quand avez-vous commencé à faire des enquêtes et pourquoi?

« J’avais une vie à peu près normale, avec un boulot administratif à l’Université du Manitoba quand je suis tombée malade et ai dû subir une opération d’urgence, puis une autre opération et six mois de chimiothérapie. Clouée au lit, j’ai été forcée d’examiner ma vie.

J’ai quitté l’université et fondé un petit groupe de défense des animaux à but non lucratif et j’ai commencé à recevoir des histoires et des photos d’animaux de ferme souffrants de la part de citoyens préoccupés

J’ai fait enquête dans l’une des fermes et vu des choses insupportables : des porcs malades et gravement blessés qu’on avait laissé sans traitement médical, nourriture ou même de la paille où se coucher. Des truies recevaient des coups de pieds, étaient battues et avaient des bâtons électriques insérés dans leurs vagins. Des animaux trop malades ou blessés pour se tenir sur leurs pattes étaient traînés sur des remorques et transportés sur de longues distances jusqu’à l’abattoir dans des conditions climatiques extrêmes.

J’ai soumis mes preuves de cruauté envers les animaux aux autorités fédérales et provinciales et j’ai été horrifiée d’apprendre que personne n’avait l’intention d’agir. Ça a été une dure leçon sur la façon dont le système légal Canadien ne protège pas des les animaux d’élevage. »

 

On me dit souvent que vous ne montrez que le pire, que ces images ne reflètent pas la réalité mais des exceptions. Qu’avez-vous à répondre ?

Ferme Puratone, septembre 2012

« La ferme qui appartient à Puratone où nous avons conduit notre première enquête a été choisie au hasard. L’enquêteur a simplement soumis sa candidature à des offres d’emploi et Puratone a été la première entreprise à l’embaucher. C’est Puratone qui a choisi à quelle ferme l’envoyer. Les images ne mentent pas.

La réalité, c’est que ces animaux sont dans un constant état de détresse et de souffrance, sans accès aux plaisirs les plus simples de la vie que sont respirer de l’air frais ou marcher. Alors qu’il est toujours nécessaire d’éditer les vidéos pour qu’elles ne soient pas trop longues et que les gens les regardent, je pense que le public serait sous le choc s’il pouvait voir et sentir l’intérieur des fermes industrielles par lui-même.

Ironiquement, je pense que c’est l’industrie qui ne montre pas au public la réalité de l’élevage industriel et c’est pour cette raison que MFA Canada existe. Les vidéos que l’industrie produit montrent des installations neuves et bien éclairées, souvent dans des universités plutôt que sur de vraies fermes, avec des animaux propres et en santé dont prennent bien soin les travailleurs. On est loin de la réalité!

Et contrairement à l’industrie, nous ne sommes pas motivés par le profit. Nous ne sommes que la voix de ces animaux qui souffrent.

Le problème, c’est que l’abus des animaux est institutionnalisé. On ne parle pas ici d’une seule ferme qui ne rencontre pas les normes de l’industrie. Le

Ferme Puratone, septembre 2012

problème, c’est que les normes de l’industrie permettent la maltraitance des animaux.

Dans l’enquête qu’on a menée et dont les images ont été diffusées sur CTV, on a découvert des milliers de truies qui passent pratiquement toute leur vie dans des cages de gestation crasseuses si étroites qu’elle ne pouvaient se retourner pour se coucher confortablement. On a aussi vu des travailleurs frappant des porcelets contre des barres de métal ou le plancher de béton pour les laisser lentement souffrir et mourir. On a aussi pu voir des travailleurs couper les testicules et couper la queue de porcelets pleinement conscients sans utiliser d’analgésiques.

Un panel de trois représentants de l’industrie a défendu ces pratiques comme étant non seulement la norme de l’industrie mais aussi « humaines ». Pourtant, la science – et le bon sens – nous indiquent que des animaux extrêmement intelligents et sociaux comme les cochons souffrent de ce confinement intensif, des méthodes inefficaces et inhumaines d’euthanasie et d’interventions chirurgicales sans l’utilisations d’analgésiques. »

 

Le client a toujours raison

Les images de cruauté qu’on a filmées à la ferme de Puratone sont insoutenables et illustrent pourtant ce qui se passe partout au pays. Le confinement des truies dans des cages de gestations est probablement la forme la plus cruelle d’abus institutionnalisé qui puisse exister. Une pratique si cruelle qu’elle a été interdite dans l’ensemble de l’Union européenne, en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans 9 états américains.

Nous ne sommes pas dans un mauvais film d’espionnage. Des millions d’animaux subissent le même sort que ceux filmées par l’équipe de Twyla François et la meilleure façon de mettre fin à cette horreur est d’éviter d’acheter de la viande produite de la sorte.

De grandes chaines canadiennes telles que McDonalds, Safeway et Costco ont déjà demandé aux producteurs de porc de retirer les cages de gestation. Il faut maintenant que les autres supermarchés comme Loblaws, Sobeys, Walmart et Métro d’emboitent le pas en cessant d’acheter du porc provenant de fermes industrielles qui forcent les cochons à vivre dans ces atroces cages. Ils ont la capacité de le faire. C’est en agissant de la sorte qu’on a réussi à retirer les poissons menacés des tablettes des épiceries.

Vous pouvez aussi refuser d’acheter des produits du porc chez un détaillant qui ne s’est pas engagé à acheter uniquement auprès de fournisseurs qui n’utilisent pas de cages de gestation, ou encore mieux, éviter d’acheter des produits du porc.

 

Si la vie vous intéresse

Mercy For Animals Canada est constamment à la recherche d’enquêteurs sur le terrain. Si le défi vous intéresse, vous trouverez des informations ici.

 

Trois choses que les consommateurs devraient savoir selon Twyla François :

1. Il y a peu, ou pas , de normes d’étiquetage pour la viande, les produits laitiers ou les œufs au Canada. Les entreprises font des profits en prenant avantage du fait que les consommateurs souhaitent faire des choix moins cruels. « En liberté », « naturel » ou « nourri au gain » ne veulent souvent pas dire grand chose en ce qui concerne le bien-être des animaux.

2. Il n’y a pas d’inspecteurs fédéraux qui font des inspections à la ferme. Les inspecteurs provinciaux ne peuvent généralement pas faire enquête à moins d’avoir déjà reçu une plainte avec une preuve d’abus. Puisque la vaste majorité des animaux sont confinés dans des granges industrielles sans fenêtres et ne peuvent jamais aller au dehors, cette preuve est pratiquement impossible à obtenir.

3. À chaque repas, nous faisons des choix qui ont des conséquences directes sur les animaux. Choisir une diète végétarienne ou végétalienne est aujourd’hui facile. Les options sans viande, œufs ou produits laitiers existent partout. Il s’agit simplement de changer d’allée à l’épicerie !

 

Le reportage de Radio-Canada sur les allégations de mauvais traitement à la ferme Puratone
La réaction d’un panel d’experts dans Le bulletin des agriculteurs
La SPCA demande au public de prendre position contre la cruauté dans l’industrie porcine