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BloguesLe blogue de Frédéric Bérard

Chronique de vacances parisiennes (ou histoire d’un séjour forcé au commissariat de police)

Bon allez, avouez, je vous ai eu. Vous pensiez que je venais de me faire coffrer, hein ? Vous êtes tellement sensationnalistes. Bah non. Juste un titre pour attirer le lecteur, du marketing simple, quoi. Si la formule est éprouvée pour [insérer les médias de votre choix ici], je ne vois pas en quoi celle-ci ne me serait pas également profitable. Et je suis payé au nombre de « clic », après tout. Par voie de conséquence, prière d’adresser conséquemment votre plainte pour technique douteuse au réel responsable, mon patron : [email protected] Il est d’un sensible, vous verrez.

Je déconne, mais m’en ai effectivement arrivé une belle. Tout juste. À Paris avec ma fille. Superbe, tout va bien, génial. On m’a cassé longtemps les oreilles sur le fait que les Parisiens étaient cassants et tout, mais franchement, tout le contraire en ce qui me concerne. Un peu comme lorsque Drainville parle de l’islamisation de Montréal, je ne vois pas. Faut dire que je suis un idiot utile. Viscéralement. Ce qui s’importe hors-Québec, j’imagine.

Alors donc. Visite. Funiculaire, you-hoo. À la sortie, une gamine de 14-15 à tout casser me tend une pétition pour sourds et muets, déjà signée maintes fois. Encourageant d’ordinaire le militantisme, j’appose mon nom. La petite fille est ravie, me fait des signes de respect ou d’affection (sais plus trop) avec ses mains (elle est muette, je le rappelle). Bref, tout le monde est content. Je pensais. Non. Elle veut du fric. Bon, je fouille dans mes poches, lui refile, mon petit change. Elle geint, veut plus. Bah là. Sont au fric, les sourds et muets, me dis-je. Bon ça va. Je sors mes feuillus, lui donne cinq euros supplémentaires. Suffit. Sauf que là, un attroupement de sourds et muets vient de fixer la proie, soit Don Quichotte des pauvres, un tata. Moi.

Dans le temps de le dire, sont sept ou huit à m’apostropher, me faire signer leur propre pétition, me réclamer du fric, me bousculant assez sérieusement, en prime. Mauvaise idée. Je m’inquiète évidemment pour ma fille, que j’expulse du troupeau, lequel gueule, dans un langage bien audible, aux fins de ses requêtes. Je leur lance: pour des sourds et muets, vous parlez pas mal ! Ils continuent à me brasser, voire quasi-tabasser, franchement, j’ai l’air d’une frite tombée dans un stationnement d’un Macdonald sous les yeux d’une horde de mouettes affamées. Mais bon, ça va, je demeure le plus lourd du lot, m’en sors assez aisément. Ça va, on passe à autre chose.

Quelques photos de bons touristes plus tard, j’allume et fouille dans mes poches. Bordel. Ils ont piqué tout mon fric. 200 euros, environ, peut-être un peu plus. Je pars à la recherche de mes sourds et muets bien en voix, me disant que j’allais sûrement accrocher le plus gros du groupe, le secouer les pattes en l’air jusqu’à ce que mon argent tombe au sol. Que la prochaine pétition qu’ils feront signer en sera une contre les touristes québécois à la mèche courte (mon côté givré). Je me répète aussi, simultanément, qu’il ne faut jamais se faire justice à soi-même, pas une bonne idée, qu’ils ont assurément plus besoin de fric que toi, on s’en fiche, au fond, c’est juste deux cent euros, pense à l’État de droit, blablabla (mon côté sweet). Le dilemme se clôt aisément, je ne les retrouve pas.

Trois flics français tout près. Je leur raconte, sans espoir, mais bon, je fais mon devoir de citoyen, je présume. M’ordonnent d’attendre. Dix minutes plus tard, un d’eux revient. Bastien (nom fictif). Sympa.

-Lui : c’était des Roumains?

-Moi: Non, plutôt des voleurs.

-Lui: Sans farce, c’était des Roumains?

-Moi: Comme dans Astérix?

-Lui: Non! Des Roumains!

-Moi: Comment je peux savoir? Tout ce que je sais, c’est que ce sont des sourds et muets qui parlent et entendent. C’est quand même pas rien.

-Lui: Bon, on vient de les attraper.

-Moi: Wow. Vous êtes forts. Suis surpris.

-Lui: Pourquoi? C’est notre boulot.

-Moi: Au Québec, à moins que tu sois un panda ou que tu joues aux dés peinards, les flics te laissent tranquille.

-Lui: Hein? Bon. Combien d’euros aviez-vous? 200 tout juste?

-Moi: Genre. Peut-être un peu plus.

-Lui : 200 tout juste (sur un ton directif).

-Moi: Ouais, c’est bon.

-Lui: Vous pouvez les identifier sur cette photo?

-Moi: Euh…oui, elle et lui. Je pense.

-Lui: Celle-ci, elle avait le fric. Vous l’avez vue le prendre dans vos poches, n’est-ce pas?

-Moi: Ah ben non. Je l’aurais agrippée, qu’est-ce tu penses?

-Lui: Vous l’avez vue prendre le fric dans vos poches (ton pas rigolo).

-Moi: Ça va, oui, elle m’a piqué le fric sous mes yeux et je lui ai promis d’aller brailler à monsieur le flic.

-Lui: Bon, le dossier est bon, merci, cette fois, ils ne s’en sortiront pas.

Arrivés au poste de police. Pardon, au commissariat. Tous les flics sont d’une gentillesse extrême. Chacun, soit une bonne dizaine, prend le temps de venir nous saluer d’un « bonjour » franc et senti. Eh ben.

-Moi: Dis Bastien, sont vraiment sympathiques et polis, tes collègues. Pas sûr qu’au Québec, les beaux bonjours…

-Lui: C’est parce que vous êtes assis sur le banc des victimes.

-Moi: Pas de grosses victimes, quand même.

-Lui: Non, mais ça fait partie de notre code de déontologie. Traiter chaque plaignant avec respect, diligence et tout le truc.

On entre dans un petit local, cinq autres flics nous attendent. Mon fric est sur le comptoir.

-Un flic: Bonjour monsieur! Bonjour mademoiselle!

-Moi: Salut (les flics s’étonnent de mon « salut » et partent à rire).

-Le flic: Oh là! Des Québécois alors! Comment ça va, ta-ber-na-cle !?!

-Bastien: Hey ho! Attention à la petite avec tes jurons, quand même.

-Moi: T’inquiètes, elle a entendu pire. Et prononcé de cette façon, pas sûr qu’elle reconnait le juron, de toute manière.

-Le flic: Alors voilà votre argent. 200 euros. Moins notre commission de 20%! (ton moqueur)

-Moi: Magique. Je suis chroniqueur juridique, parfois, et je pensais écrire sur l’histoire et saluer l’efficience et la courtoisie policière française, mais franchement, ce serait ennuyeux, donc on oublie. Mais là, de la corruption, génial.

-Le flic: Ah ben non, je déconnais hein? Holà ! Vous n’allez pas écrire ça, quand même !

-Moi: Bien sûr que non. Voyons.

-Le flic: Ah très bien ! Bon, pour obtenir le fric, faut appeler le parquet pour l’autorisation.  Allez à l’extérieur attendre svp, un autre collègue sera avec vous sous peu. Et merci de votre déposition, ta-ber-na-cle!

De retour dans la « salle d’attente ». La fille vient d’arriver. Les yeux bouffis. Me suis fait voler, pourrait lui en vouloir, mais quand même, je la plains. Elle ne doit pas avoir 18 ans, celle-là. Seule devant la machine. Dilemme.

-Moi : Bastien, elle va s’en sortir, la fille, tu crois?

-Lui: Ah ça non. Enfin, on l’a. Avec votre témoignage, et n’oubliez pas de dire que vous l’avez vu piger le fric dans vos poches, elle devrait en prendre pour deux mois.

-Moi: Quoi? Deux mois de prison?

-Lui : Oui, mais avec sursis, ce qui veut dire qu’elle ne les purgera jamais.

-Moi: Ah non?

-Lui: Je peux vous dire un truc?

-Moi: Bien sûr.

-Lui : Alors voilà : le système de justice français, c’est de la merde. Les prisons sont surpeuplées, et surtout, le système est construit pour favoriser les criminels, vous voyez? Moi, je ne veux même pas savoir qui finit par être acquitté, je serais découragé. Les bandits s’en sortent toujours, ils ont trop de droits, vous voyez?

Moi: Oui je vois. Vous aussi, vous avez une maudite Charte à Trudeau?

Lui: Qui est Trudeau?

Moi: Sais pas. Mais paraît qu’il avait une Charte que les criminels aiment bien.

Lui: Ah? Euh. Aussi, je vais vous dire un autre truc.

Moi: Vas-y.

Lui: On est actuellement en plein ramadan. Les musulmans sont énervés, nous crient des noms, me suis battu deux fois hier. C’est pas facile, pour nous, vous voyez?

Moi: Vous devriez penser adopter une Charte des valeurs.

Lui: C’est quoi ça?

Moi: Sais pas trop. Mais paraît que ça stoppe le grugeage.

Lui: Je comprends pas.

Moi: C’est parce que tu n’as pas de piscine, visiblement.

Lui : ?

On m’appelle en même temps dans un petit local pour ma déposition officielle. Cette fois en l’absence de Bastien.

-Un autre flic : Je suis toujours confus avec vous, les touristes du nord. Vous êtes Canadien ou Québécois ?

-Moi : Dépend à qui tu poses la question.

-Un autre flic : Oui, mais vous?

-Moi: Moi? Je suis Lauriermontois.

-Un autre flic: Et c’est quoi ça?

-Moi : Ma ville d’origine. Elle est située au Québec, qui est une province du Canada. Enfin, selon les faits et les cartes géographiques. Mais pas selon les livres d’histoire francophone.

-Un autre flic: Putain que c’est compliqué, vos trucs. Ici, y a pas de provinces, y a que des régions! C’est facile!

-Moi : C’est vrai que c’est fort complexe. Jamais réfléchis à ça auparavant. Un système fédéral. Hou-la.

-Un autre flic : Vous êtes de quelle commune?

-Moi: Je ne vis pas dans une commune. Dans ma maison plutôt. Seul avec ma fille.

-Un autre flic : Je comprends pas, là. Vous n’avez pas de ville?

-Moi: Ah ça oui. Mais elle n’est pas à moi. Elle est à Denis Coderre.

-Un autre flic: À qui?

-Moi (qui souhaite enfin en finir): Non non, ça va, Montréal.

-Un autre flic : Ah. Donc vous avez bien vu la prévenue fouiller dans votre poche et prendre l’argent?

-Moi: [….]

-Un autre flic: Monsieur?

 

Ma fille, assise à côté de moi, me regarde avec de gros yeux. Elle gagne.

 

-Moi : Euh, écoute, je vais pas te mentir, non, je l’ai pas vue me piquer le fric.

-Un autre flic: Ah non ?

-Moi : Non.

-Un autre flic: Ah bon. Ben, je vais écrire que vous ne l’avez pas vue, alors.

-Moi : Merci.

 

On me remet tout de même l’argent. Hourra. Ma fille me regarde, d’un air soulagé.

 

-Ma fille : Suis content que tu aies dit la vérité malgré ce que voulait que tu dises le policier.

-Moi : Et pourquoi?

-Ma fille: Ben, parce qu’au fond, ce n’est peut-être pas elle qui l’a pris, justement, c’est peut-être son ami, et on n’a pas de preuve que c’est elle.

-Moi: Sauf qu’elle avait quand même mon argent dans ses poches.

-Ma fille: Oui, je ne dis pas que ce n’est pas grave, je dis juste que c’est peut-être pas la bonne personne qui est accusée pour l’affaire la plus grave.

-Moi: Suis fier de toi. On appelle ça la présomption d’innocence. Essentiel si on veut vivre dans une société qui est juste. T’as compris, en fait, ce que plusieurs journalistes ne comprendront jamais.

 

On croise Bastien, une dernière fois. Poignée de main.

 

Lui: Dites, c’est sérieux le truc de la chronique sur nous, sur notre bon boulot?

Moi: Sais pas encore, pourquoi?

Lui: Parce que ce serait gentil de mettre mon nom et celui de mes collègues qui ont aidé à l’arrestation, soit Philippe et Jean-Guy (noms fictifs).

Moi: Ok, si j’écris, j’y manquerai pas.

Lui: Voici mon courriel (il griffonne une adresse). Vous ne manquerez pas de m’envoyer le texte, hein?

Moi: Bien sûr que non. Voyons. Et les gars, sérieux, merci pour tout. Vous avez fait une belle job en…tabernacle!