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BloguesLe blogue de Frédéric Bérard

Mustapha

Mustapha est mon ami, un vrai. Seul son nom est faux. La raison est simple. Mustapha redoute les répercussions de ses propos. La crainte de représailles djihadistes.

De nos quelques discussions sur le sujet m’est venue l’idée de la présente entrevue. Histoire de faire connaître la réalité et réflexions d’un Québécois de culture musulmane qui, à l’instar de ses pairs, est devenu à la fois victime première et dommage collatéral d’une (autre) secte à proscrire.

F. : Quelle est ta lecture des attentats de Charlie Hebdo et de ses conséquences québécoises ?

M. : C’est un crime atroce qui doit être dénoncé avec grande fermeté. Mais au-delà du terrorisme, cet événement ramène sur le devant de la scène le débat sur les limites de la liberté d’expression. Suite à l’attentat, on a affirmé le caractère absolu et sacré de cette liberté. On a le droit de dénigrer les religions et de les tourner en dérision. Or, l’affaire de l’imam Chaoui révèle qu’on n’est pas prêt à accepter certains discours. En effet, la liberté d’expression ce n’est pas le droit d’entendre ce qui nous plait et d’interdire ce qui ne nous plait pas. Un discours conservateur, misogyne ou subversif est aussi bien protégé par cette même liberté d’expression qu’on chérit autant.

F. : Quel est ton avis sur le traitement médiatique de ceux-ci ?

M. : C’est un traitement médiatique qui nourrit pas mal le cynisme. Le jour même de l’attentat, le groupe terroriste Boko Haram a rasé de nombreux villages au nord du Nigéria tuant des milliers des personnes, une fillette de dix ans a explosé en plein marché dans un village. Quelques jours auparavant, 140 élèves ont été tués dans une attaque des Talibans sur leur école au Pakistan. Toutefois, on n’a pas vu cette onde de choc diplomatique, ni le même intérêt médiatique. On a le droit de se demander si il n’y pas deux poids, deux mesures dans le traitement en fonction de l’appartenance de la victime. En Irak et en Syrie tombent tous les jours dix fois plus de victimes qu’à Paris sans que cela suscite l’émoi des médias, sauf lorsqu’il s’agit d’un journaliste occidental. Or, il s’agit dans tous les cas du même phénomène et du même type du terrorisme.

F. : La religion musulmane comprend combien de factions, au fait ?

M. : Quand on parle des musulmans, on pense souvent à un groupe monolithique, or il n’y a pas moins d’une soixantaine d’obédiences à l’intérieur de cette population qui compte un milliard et demi de personnes. Il y a des quiétistes, des mystiques, des gens qui ont une pratique purement spirituelle, d’autres qui ont une pratique plus orthodoxe ou hétérodoxe, etc.

Une infime minorité, que sont les salafistes djihadistes, forme une mouvance extrémiste issue du wahhabisme. Pour eux, l’Islam a été altéré, corrompu et déformé au fil du temps et il faut expurger la foi des infiltrations exogènes pour retrouver l’Islam « pur » des ancêtres. Pour cela, ils préconisent la lutte armée (le djihad) qui devient chez eux une obligation religieuse, même à l’encontre d’autres musulmans. La violence est au cœur de ce mouvement qui instrumentalise la religion à des fins politiques (lutte de pouvoir et de territoire).

F. : Que penses-tu des amalgames maintenant imposés entre Islam et terrorisme ?

M. : Je pense qu’il est trop facile de représenter ce qu’on vit actuellement comme un conflit de civilisations opposant Islam et Occident, or les premières victimes du terrorisme sont les musulmans eux-mêmes.

Le propre du salafisme djihadiste c’est de pouvoir déclarer apostat et frapper d’anathème (takfir) d’autres musulmans dont la pratique est jugée hérétique, ça regroupe l’immense majorité des gens pratiquant cette religion. Ainsi, chaque fois que les terroristes s’emparent d’une ville, des milliers des gens sont assassinés, torturés, expulsés. Toute personne qui refuse de prêter allégeance à l’idéologie du groupe ou qui n’adhère pas à son interprétation rigoriste risque la décapitation. Ainsi, en Syrie et en Irak des centaines d’imams sont tués, des dizaines de mosquées dynamitées et réduites en poussière, y compris des monuments historiques comme les mausolées des prophètes Jonas, Seth et Daniel à Mossoul ou la Mosquée des Omeyyades d’Alep.

F. : À cet effet, comment analyses-tu la situation québécoise actuelle ?

M. : À mon avis, croire qu’en affirmant la laïcité on va résoudre le problème du terrorisme est un leurre. Les djihadistes n’ont rien à faire avec la laïcité, ni avec la démocratie tout court. Les deux dimensions sont distinctes. J’irai même plus loin. Les djihadistes se réjouissent de telles initiatives. Ceux-ci se retrouvent confortés chaque fois que des voix se lèvent en Occident pour restreindre les droits des citoyens de confession musulmane. Pour eux, véhiculer l’image des musulmans persécutés par l’Occident chrétien est très porteur en termes de propagande. Ça confère de la légitimité à leur lutte en appuyant la thèse de guerres de religions. Il ne faut surtout pas tomber dans le piège des terroristes.

F. : Quoi penser de l’idée que les musulmans dits modérés se doivent de dénoncer les actes commis ?

M. : À mon avis, leur demander cela revient à les mettre sur la sellette. Une présomption de culpabilité pèse alors sur tous les musulmans, à moins de se dissocier. C’est encore une fois très simpliste et très déformant. Pour ces djihadistes, les autres musulmans ne sont pas des « vrais » musulmans. On est en présence d’une approche sectaire. Ils se considèrent comme les dépositaires du véritable Islam, et le seul groupe destiné au paradis. Pour l’écrasante majorité des musulmans, ce n’est qu’une secte qui ne représente en rien l’Islam…

Twitter : @F_Berard