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BloguesLe blogue de Frédéric Bérard

La bêtise caquiste

Visiblement déçue de s’être fait damer le pion par Bernard Drainville et le PQ 2.0, la Coalition Avenir Québec s’affaire de nouveau à occuper le terrain identitaire. Celui bêché initialement par Hérouxville. Arrosé depuis, quasi-quotidiennement, par MBC et ses apôtres. De la névrose obsessionnelle, dirait Freud. Le MOI. Le NOUS. L’AUTRE. Répétez en boucle jusqu’à épuisement. Tannés? Ajoutez une petite réflexion de Zemmour (un genre d’Éric Duhaime ayant déjà lu un livre), histoire de faire comprendre que le débat transcende les frontières. Rien de plus normal, ainsi donc, que d’affirmer qui NOUS sommes. Par exemple en abaissant le nombre d’immigrants, nous dit MBC. Son lectorat, nombreux, applaudit. Un attentat apparemment islamiste? Preuve de l’échec du multiculturalisme. Que l’islamophobie est un leurre. Ramenons la Charte des valeurs. Le lectorat, nostalgique d’une époque pure-laine ironiquement jamais définie dans le temps, applaudit davantage. Le Québec se diviserait ainsi en deux blocs : le NOUS et l’AUTRE. Qui forme le premier, au fait? Pas clair. Mais peu importe.

Le chroniqueur a droit à ses opinions, évidemment. Liberté d’expression, pierre d’assise de la démocratie. Ce qui inquiète, toutefois, tient à la récupération politique de la relance identitaire, parfois xénophobique, ambiante. Particulièrement en ce contexte délicat, où le festival de l’amalgame sévit. Où 20% des répondants à un sondage du Journal de Montréal s’affichent ouvertement racistes. Gains électoraux à l’horizon, la tentation est parfois forte pour le politicien de style PME (petite ou moyenne envergure).

Si d’aucuns qualifiaient déjà François Legault de la sorte, l’étiquette se veut, depuis les dernières semaines, davantage pertinente.

Initialement par son appui aux municipalités interdisant, de manière parfaitement inconstitutionnelle, tout lieu de culte musulman sur leur territoire.

Ensuite par sa proposition de créer un poste d’inspecteur aux valeurs québécoises. Oui. Et le job du bougre? Délivrer (ou plutôt refuser) un permis de conformité à tout imam-wannabe souhaitant prêcher dans une mosquée près de chez vous. L’objet de la mesure s’inspirant du régime saoudien, appelons ça de l’ironie.

Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin? « [la CAQ propose] la création d’un certificat d’accompagnement transitoire d’une durée de trois ans. Au bout de cette période, les immigrants devraient être évalués sur leur niveau de connaissance du français, leur connaissance de l’histoire et des valeurs de la société québécoise et la démarche qu’ils ont entreprise vers l’employabilité.»

Rappelons que cette proposition, comme les autres précitées, d’ailleurs, vient du même Legault qui souhaitait enrayer les fusillades à la Charlie Hebdo en faisant appel à des personnages fictifs : (quebec.huffingtonpost.ca/2015/01/07/fusillade-de-charlie-hebdo-francois-legault-en-appelle-a-carrie-mathison-de-homeland).

Alors comme dirait l’autre, faut pas trop en demander. Sauf qu’il s’agit d’un chef de parti, deuxième opposition officielle. La mesure en question pourrait ainsi, éventuellement, prendre forme à travers la voie législative. Alors quelques réflexions, en vrac, s’imposent.

D’abord, seule la réussite d’un test permettra à l’immigrant de devenir « officiellement » québécois. Premier problème, celui du partage des compétences. Vrai que l’immigration se veut une juridiction partagée entre le fédéral et les provinces. Particulièrement pour le Québec, lequel possède, en vertu d’une entente administrative asymétrique, le droit de « choisir » ses immigrants à même le bassin de ceux présélectionnés par Ottawa. Bémol majeur : la compétence en matière de citoyenneté, c’est-à-dire qui se qualifie ou non afin d’obtenir celle-ci, relève du fédéral. Cette exigence supplémentaire de Québec aurait vraisemblablement pour effet d’empiéter sur ladite juridiction.

Deuxièmement, le test en question. Discrimination sur la base de la langue? Possiblement. Et surtout, encore une fois, d’une ironie parfaite, en cette ère où plusieurs futurs profs formés par nos universités peinent à réussir leurs examens en la matière.

Pour les connaissances en histoire, probablement aucune discrimination, mais disons qu’encore une fois, c’est à se demander si le NOUS peut donner de véritables leçons à l’AUTRE. Par exemple cette fois où une étudiante de droit constitutionnel m’interrompt, anxieuse : « monsieur, vous parlez de Meech sans arrêt, mais est-ce au moins possible de nous dire de qui vous parlez? ». « Je me souviens », comme devise? Pas certain.

Les fameuses valeurs québécoises, finalement. Une belle patente, construite de toute pièce par divers politiciens faisant leurs la maxime de Schmitt, soit que l’art de la politique relève de la capacité de se créer un ennemi. Alors voilà. Le NOUS québécois possède ses valeurs propres, lesquelles sont trop fréquemment refusées par l’AUTRE. À lui de s’y plier. Autrement, qu’il dégage. À quel problème d’intégration, scientifiquement documenté, faites-vous actuellement référence, au fait?

L’autre obstacle réside évidemment dans la capacité (ou plutôt l’incapacité) de définir lesdites valeurs. Normal, voire souhaitable. Le Québec se veut, n’en déplaise apparemment à plusieurs, une démocratie libérale. Ce qui amène, au-delà des paramètres établis par les Chartes des droits et libertés et le Code criminel, une claire autonomie au citoyen. Le droit de croire en ce qu’il souhaite, par exemple. Celui d’exprimer ses convictions et idéologies politiques, mêmes contraires à celles de la majorité. Pierre d’assise, disais-je, et non talon d’Achille, de la démocratie.

Votre test, M. Legault, est parfaitement subjectif. Bien au-delà des limites du raisonnable. Votre mesure sera éventuellement invalidée pour cause d’imprécision. Et c’est tant mieux. Parce que pour tout dire, à vous entendre depuis quelque temps, je suis assez convaincu d’une chose : un de nous deux se place en porte-à-faux des valeurs québécoises, si tant elles existaient.

Enfin, M. Legault, qu’arrive-t-il aux enfants de l’immigrant (question d’ailleurs : à partir de quand cesse-t-on d’être qualifié ainsi?) si celui-ci échoue à obtenir votre imprimatur? Parce que le bon sens est aussi tributaire de certains droits, je vous laisse ici sur le propos de Jean-François Gaudreault-Desbiens. Puisse ce dernier vous faire réfléchir lors de votre prochaine envie de patenter un nouveau cossin autant loufoque qu’inconstitutionnel :

« Les parents de certains de ces enfants – souvent d’origine chinoise, en fait – parlent un français très minimaliste, après 6-7 ans de résidence au Québec, parfois plus. Ils travaillent très, très fort, dans des emplois peu rémunérés ou dans des dépanneurs qu’ils ont acquis à la sueur de leur front, pour s’assurer que leurs enfants aient une belle vie, envers lesquels ils se montrent très exigeants. […] leurs enfants, eux, parlent français, lisent Astérix et écoutent les Argonautes à Télé-Québec, en plus de jouer au hockey et de soutenir les Canadiens de Montréal… Postulant qu’il serait possible, voire probable, que de tels immigrants ne réussiraient pas le critère de francisation que souhaiterait imposer la CAQ, on ferait quoi alors? On les met sur des bateaux avec leurs enfants…francisés? »

Twitter : @F_Berard