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Après l’indignation, les solutions

Un très grand nombre d’étudiants manifestent contre la hausse des droits de scolarité. Les étudiants et leurs alliés étaient 200 000 dans les rues le 22 mars dernier. Il s’agit de l’une des plus grosses manifs de l’histoire du Québec (en concurrence avec celles contre la guerre d’Irak en 2003). Le mouvement est donc déjà historique. Et il n’est pas terminé!

J’ai, comme plusieurs, espoir que cela débouche sur un «printemps québécois» qui culminera le 22 avril prochain, à la place des Festivals, où nous serons encore plus nombreux à décrier le type d’exploitation de nos ressources favorisé par nos dirigeants en même temps que la spoliation de nos richesses au bénéfice d’une clique qui contribue grassement aux partis politiques au pouvoir (à Québec comme à Ottawa).

Le printemps québécois qui se construit et sur lequel j’insiste depuis quelques semaines s’inscrit aussi dans la foulée des mouvances des indignés d’Occupy Wall street. Et les Québécois ne sont pas seuls, ils font comme les Grecs, les Espagnols, les Chiliens et les autres peuples qui sont écœurés par le système économique en place, qui perpétue son projet inégalitaire… Je reprends ici un passage d’un billet antérieur : «Tout ce qui est à l’origine de la colère du mouvement des indignés perdure: inégalités croissantes, pressions des marchés financiers sur les États pour qu’ils adoptent des politiques d’austérité budgétaire alors que ces mêmes institutions ont été sauvées de la faillite en 2008 par des États aujourd’hui sous pression… Et une classe politique impuissante ou complice de cette avarice destructrice de la société (en Grèce, en Italie et en Espagne, suite aux pressions des marchés financiers, ce sont d’ex-cadres des grandes banques qui sont aujourd’hui à la tête des gouvernements)».

Manifester notre colère, notre indignation, notre volonté de voir se transformer les choses est fondamental. Mais cela ne suffit pas. Il nous faut maintenant proposer des alternatives à ce que nous ne voulons pas. Ce fût la grande faiblesse de la mouvance Occupy: décrier sans proposer de pistes de solution crédible et consensuelle pour sortir de la crise…

Alors, les étudiants en grève doivent aujourd’hui sortir avec des propositions porteuses pour démontrer à la ministre et au public «informé» par La Presse et les radios de Québec que l’entêtement est au gouvernement, pas dans le mouvement étudiant.

  1. D’abord, si les étudiants veulent encore bloquer des ponts (ils devraient prioriser le Pont de la Concorde et tous les accès au Casino – une des vaches à lait du gouvernement), je leur suggère de distribuer en même temps des tracts sur le fait que l’instauration de péages sur les ponts rapporteraient plus que la hausse proposée par le gouvernement tout en contribuant à valoriser les transports en commun et respecter la politique de «mobilité durable» que le gouvernement est supposé déposer bientôt…
  2. Ils devront aussi insister sur les propositions qu’ils ont déjà avancé : ajouter de nouveaux paliers d’imposition, augmenter les redevances des compagnies minières, etc.
  3. Mais je crois qu’ils devraient également manifester de l’ouverture en ce qui concerne l’amélioration de l’aide financière aux études… François Legault proposait l’autre jour un Remboursement proportionnel au revenu dans lequel les diplômés seraient contraints de rembourser un maximum de 5% de leur revenu pendant 10 ans, après quoi la dette accumulée serait annulée… Ceci constitue une base de négociation acceptable pour bonifier le régime de prêts et bourses, comme l’idée d’augmenter le seuil de revenu éligible à l’aide financière… En utilisant ce levier, les étudiants augmentent la pression sur le gouvernement.

Tout est dans la manière, mais les étudiants ne pourront se maintenir dans le refus de la hausse bien longtemps sans offrir de contre-propositions… Chose certaine, la posture du gouvernement Charest est actuellement inacceptable: on laisse le problème se judiciariser, on fait la sourde oreille au mouvement étudiant, espérant qu’il se radicalise pour se marginaliser… Ce comportement nous rappelle alors la crise d’Octobre, lorsque l’élite politique au pouvoir a délibérément recherché le pourrissement pour servir ses intérêts…

Maintenant, en ce qui concerne tous les sujets connexes à l’indignation des étudiants qui ont lancé notre printemps, il nous faut aussi commencer à sortir notre «programme». L’idée générale est très bien articulée par Dominic Champagne, metteur en scène de ce 22 avril qui marquera l’époque: nous voulons réaffirmer la nécessité du bien commun. Bien sûr, le bien commun, c’est vaste et flou. Mais disons que ça repose sur l’idée que certaines choses méritent d’être partagées à tous parce qu’elles appartiennent à tous: la santé, l’éducation, les richesses naturelles, l’eau, l’air… On ne devrait jamais «marchandiser» ces denrées fondamentales. Elles concernent toutes directement l’accès à la qualité de vie que le plus grand nombre réclame à bon droit. Pourquoi une minorité privilégiée devrait s’engraisser sur le dos de la grande majorité? Pourquoi devrait-on compromettre l’avenir des générations futures sous prétexte d’une vision à court terme ou d’un arrimage à une moyenne nord-américaine qui est pourtant loin d’être un modèle souhaitable?

Je vous suggère de visionner le Ted talks de Richard Wilkinson, intitulé «How economic inequality harms societies». On y comprend que les sociétés les plus égalitaires (ou les moins inégalitaires) sont celles où l’espérance de vie est la meilleure, la mortalité infantile la plus faible, les maladies mentales moins répandues, la confiance envers autrui et la cohésion sociale plus fortes, etc. Bref, tous les indicateurs de ce qu’on appelle «le développement humain» se portent mieux dans ces sociétés.

Il y a plusieurs moyens de réduire les inégalités dans une société, mais invariablement, la progressivité des impôts, l’accès le plus répandu (et le plus continu) à l’éducation, à la santé, la lutte à l’évasion fiscale et aux paradis fiscaux sont au cœur de ce «programme» pour une société moins inégalitaire… et tout le monde en bénéficie, même les plus riches!

Et Wilkinson de conclure: «Si vous voulez vivre le rêve américain, allez au Danemark !»