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Le «boycott», les votes secrets et la «juste part»

Ce billet a d’abord été composé en réponse à un «voisin» du web qui critiquait mon billet précédent (et l’ensemble de mon œuvre si je peux m’exprimer ainsi). Et comme il reprenait essentiellement la rhétorique gouvernementale, je préfère aujourd’hui répliquer directement à notre sinistre de l’éducation.

Notre sourire de l'éducation: Line Beauchamp

1- Plusieurs, incluant cette «gardienne de la démocratie» qu’est Line Beauchamp, disent préférer l’expression «boycott des cours» plutôt que celle de «grève étudiante» pour exprimer la crise sociale et politique dans laquelle le gouvernement Charest nous a enlisé par entêtement et mauvaise foi depuis plusieurs semaines. Madame Beauchamp, cette première objection sur le fait que nous devrions employer le mot boycott plutôt que grève ne me convainc pas. Lisez la définition du mot grève dans le Petit Robert, ne vous arrêtez pas au sens premier ou encore aux formules creuses de vos rédacteurs de discours. «Grève: Arrêt volontaire et collectif d’une activité par revendication ou protestation»… On y mentionne même «grève étudiante» en exemple… Depuis quand est-ce que le code du travail sert à déterminer le sens des mots plutôt qu’un bon vieux dictionnaire?

2- Maintenant, votre 2e objection appelle une réponse plus sérieuse et nuancée.

Ceux qui comme vous, critiquent le vote à mains levées, procédure qui semble être dominante dans les assemblées générales des étudiants reconduisant la grève, critiquent le fait que ces votes qui se tiennent à mains levées puissent nuire à l’expression des points de vue dissidents, particulièrement ceux hostiles à la grève, qu’ils soient alors ostracisés en de pareilles assemblées, ce qui expliquerait les nombreuses reconductions majoritaires des votes de grève.

Pour remédier à cela, plusieurs – notre sourire de l’éducation compris – proposent le vote secret, d’autres ont proposé le vote électronique (par le système Omnivox). Il semble que lorsque de telles procédures ont été appliquées, l’appui à la grève ait fondu ou encore ait été défait. Comme si le vote secret faisait ressortir le «vrai point de vue» des étudiants alors que des votes à mains levées en assemblée oblitéreraient la réelle volonté des étudiants…

J’aimerais chercher ici à réconcilier ces points de vue divergents. D’abord, je suis hostile à la tenue de votes secrets tenus chacun chez soi, sans réelles assemblées ni débats préalables. Ce n’est pas comme cela que la démocratie devrait fonctionner. Puisque la démocratie étudiante peut se pratiquer à petite échelle, il ne faudrait pas l’éparpiller ou la disséminer en favorisant le repli dans la sphère du privé. Il faut au contraire valoriser et féliciter le fait que les nombreuses assemblées tenues régulièrement depuis plusieurs semaines ont permis des débats de haut niveaux entre étudiants (pas mal plus élevés que ceux que vous tenez par vos formules creuses à l’Assemblée nationale). Les étudiants y ont appris comment délibérer collectivement, comment prendre la parole en public, comment articuler leurs positions, comment écouter et trouver un compromis autour de résolutions qui rassemblent une majorité de votants. Tous ces exercices sont fondamentaux et auraient été annihilés ou appauvris si la règle des votes de grève avait été un vote électronique tenu chacun chez soi. Le problème aurait été le même (et il s’est posé là où ce fût le cas) si la procédure décisionnelle s’était échelonnée sur plusieurs jours par vote secret. Le vote à partir de chez soi ou le scrutin secret échelonné sur plusieurs jours permettent à ceux qui prennent part au processus décisionnel de s’évacuer du débat collectif. Cela appauvrit la délibération collective et fragilise la démocratie étudiante.

Il faudrait donc réfléchir à des moyens de bonifier les assemblées générales de grève de façon à préserver la qualité des débats tenus, la nécessité d’y prendre part pour pouvoir décider collectivement des stratégies et orientations à prendre. Opposer le vote à mains levées au vote secret en supposant que ce dernier est plus démocratique que le premier revêt selon moi une conception appauvrie de la démocratie. Bien sûr, le vote à mains levées peut avoir une incidence négative sur la liberté de chacun d’exercer son droit de vote sans pressions indues, mais un vote secret tenu chacun dans sa bulle sans qu’une participation préalable au débat collectif ne soit exigée m’apparaît encore moins souhaitable (1)…

La technologie pourrait alors réconcilier ces tensions. Pourquoi ne pas concevoir un moyen permettant à tous d’enregistrer son vote simultanément, sur place, séance tenante en Assemblée? Ceci permettrait à chacun d’enregistrer son vote «secrètement» sans pour autant favoriser l’atomisation et l’appauvrissement du débat encourus par un vote secret tenu chacun chez soi ou étalé sur plusieurs jours… Moi qui suis généralement réfractaire à faire appel à la technique pour l’exercice du droit de vote – car il n’y a rien de plus fiable qu’un bon vieux «X» fait au crayon sur un bout de papier— je me dis qu’ici, la technique pourrait servir la démocratie étudiante si elle est soumise à certaines conditions: la présence sur place en assemblée de chacun et la participation au débat avant la tenue du vote.

Quoiqu’il en soit, ceux qui cherchent à discréditer les votes de grèves des étudiants gagnés depuis plusieurs semaines ont jusqu’ici proposé des solutions qui appauvrissaient la délibération collective et la qualité du débat démocratique des assemblées générales étudiantes. Leur solution illustrait une conception de la «démocratie du chacun pour soi» qui ne m’apparaît pas meilleure que la démonstration de maturité, d’écoute, de recherche de compromis et d’atteintes de consensus que les étudiants nous ont démontré jusqu’ici.

3- Enfin, en ce qui concerne la «juste part» des étudiants, je me permets de vous demander si des gens comme Pierre Duhaime de SNC-Lavallin (qui s’enfuit avec 5 millions $ après avoir discrédité ce fleuron de notre économie), Louis Vachon, de la Banque nationale, Laurent Beaudoin de Bombardier, paient leurs justes parts d’impôts? Et les différents recteurs des universités québécoises qui gagnent des pensions complètes à vie après leur retraite ou encore Henri-Paul Rousseau qui a dilapidé 40 milliards de dollars à la Caisse de dépôt et est parti avec une prime de plus de 800 000$ avant la fin de son contrat font-ils leur juste part ? Et le contribuable québécois qui finance des routes dans le Grand nord au profit des compagnies minières qui ne paient pas leur juste part se fait-il fourrer avec justice?

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(1) Relisez mon billet précédent pour comprendre le sens de mon inquiétude à l’égard de cette conception d’une démocratie étriquée que vous semblez défendre et alimenter par vos interventions…