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Replacer Jacques Létourneau

Je suis un prof du réseau collégial syndiqué à la FNEEQ-CSN. Et je ne suis pas du genre à critiquer sans vergogne les syndicats. Je trouve au contraire que la vie démocratique au sein de la FNEEQ est assez dynamique et transparente (*)…

Mais dans le contexte du printemps étudiant qui s’est levé peut-être un peu tôt, mais pour lequel je demeure admiratif et solidaire, j’accueille plutôt mal les propos condescendants, un peu réactionnaires et totalement déconnectés de Jacques Létourneau, président de la CSN, durant l’entrevue qu’il a effectuée avec l’animateur Dominic Maurais à Choi FM (Québec).

Dans cette entrevue quasi-amicale qu’il mène à Maurais Live, jamais Létourneau ne corrige l’animateur lorsque celui-ci qualifie les étudiants en grève de «violents».  Le Président de la CSN, dont le service du contentieux est partie prenante dans la contestation du règlement P-6 de la ville de Montréal, semble considérer que de ne pas soumettre d’itinéraire lors de manifs est immature. Il ne semble même pas croire lui-même que la police puisse se servir de l’itinéraire demandé pour négocier le tracé de façon à ce qu’il soit inoffensif pour assurer le droit de magasiner au centre-ville! M. Létourneau ne semble pas trouver crédible l’argument disant que les nouveaux mouvements sociaux sont décentralisés, que plusieurs manifs s’orchestrent par les médias sociaux et qu’il suffit pour lancer une manif de déterminer une heure et un lieu de départ, sans possibilité ni nécessité d’identifier qui en sont les organisateurs… Comment alors fournir un itinéraire aux autorités? Qui le fera?

Pourquoi M. Létourneau s’emploie-t-il dans cette entrevue à plaire à l’auditoire des radios-poubelle, plutôt qu’à défendre le droit de manifester pacifiquement, à l’abri de la violence policière? Pourquoi semble-t-il mettre sur un même pied le fait de tirer à bout portant dans le visage d’une manifestante avec un «fait» non-avéré d’une flèche lancée vers le SPVM lors d’une manif?

Pourquoi M. Létourneau accepte-t-il dans cette entrevue le cadre budgétaire du gouvernement, alors que la FNEEQ et le Conseil central de Montréal, tous deux affiliés à la CSN, sont membres de la coalition main rouge et que ses diverses instances se sont maintes fois prononcées contre les paradis fiscaux et pour une amélioration de la progressivité des impôts? Ou plutôt, tant qu’à se confiner au langage des droits individuels tant chéris par les radios privées de Québec, pourquoi ne pas invoquer des arguments juridiques pour défendre la liberté d’expression et d’association, de même que le droit de grève? (1)

Le même Létourneau émet aussi dans cette entrevue pénible de sérieux doutes sur la valeur démocratique des assemblées étudiantes… A-t-il seulement déjà assisté à l’une d’entre elles? Je reconnais que celles-ci sont imparfaites, mais pour en avoir vue quelques unes de l’extérieur, tant en 2012 qu’en 2015, je tiens à assurer le Président de la CSN qu’elles sont empreintes d’une éthique de la délibération qui est pas mal plus ouverte et sérieuse que ce qu’on voit à Québec ou pire, à Ottawa! (ou même à Radio X!)

Et ce n’est pas tout! Jacques Létourneau affirme sans réfléchir que le vote électronique, c’est démocratique. Vraiment? Chacun chez soi, à l’abri de tous, sans nécessité d’être confronté aux autres points de vue, on serait mieux à même de voter de manière éclairée? C’est ça, votre conception de la démocratie M. Létourneau? C’est pauvre.

Bref, tout au long de l’entrevue, on croirait entendre un porte-parole de la mouvance Radio X alors que c’est le Président de la CSN qui parle…

Quelques heures plus tard, au FM 93, c’est Mathieu Bock-Côté, chantre du renouveau du conservatisme au Québec, qui donne une véritable leçon à M. Létourneau. En entrevue avec les deux animateurs «engagés» que sont Nathalie Normandeau et Éric Duhaime, MBC démontre une sympathie et une bienveillance réelle envers les étudiants. Bien sûr que MBC n’est pas en accord avec la grève étudiante en cours, mais il a au moins le mérite de reconnaitre la soif d’idéal portée par cette frange militante. Il va même jusqu’à qualifier de légitime leur volonté d’une société qui ne serait pas entièrement régie par le marché. Il comprend la colère et les revendications étudiantes. Il déplore même, sur les ondes d’une «radio poubelle» de Québec, la haine de l’étudiant et le discours jubilatoire de ceux qui se réjouissent de la violence policière à leur égard.

M. Létourneau, quand Mathieu Bock-Côté défend mieux la gauche qui se lève présentement que le Président de la CSN, il faut que celui-ci prenne des vacances.

Qu’est-ce que je vous souhaite?

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1- Deux petites lectures pour vous: Michel Coutu et Finn Makela.