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Trudeau et la grandeur en politique

S’il y a un domaine où un politicien peut devenir un Grand homme, c’est bien celui de la politique étrangère.

L’élection des libéraux de Justin Trudeau à la tête du gouvernement du Canada et surtout l’éviction de Stephen Harper, laissent miroiter un souhaitable et possible virage pour la politique étrangère canadienne: celui de la grandeur.

Au-delà des changements climatiques où nous espérons plus que du greenwashing, mais un vrai virage éco-énergétique, s’il y a un enjeu qui incarnerait le changement de régime, c’est celui de la position canadienne dans le conflit israélo-palestinien. Jamais le Canada n’avait adopté avant Harper une position aussi manichéenne, définissant le Bien comme étant la position israélienne et le Mal étant incarné par les Palestiniens… Or, le caractère voyou du Canada en ce qui concerne le respect du Droit international en émergence s’est illustré dans le dossier de Kyoto bien sûr, mais aussi et surtout dans le conflit israélo-palestinien. En effet, un État voyou est un État qui méprise les traités internationaux adoptés et qui nuit à leur implantation. Au-delà d’un mépris à l’égard des principes du Droit international, la politique étrangère sous Harper a littéralement sapé l’établissement d’une communauté internationale qui serait appelée à collaborer pour affronter les défis des changements climatiques et régler les grands conflits intervenants sur la planète.

On sait que le frère de Justin Trudeau, Sacha (Alexandre), a déjà réalisé un film sur le pire des conflits (je crois que cela s’intitulait Maudite Terre Sainte), film malhabile il est vrai, mais on y dénichait une volonté de s’extraire du manichéisme ou d’un discours sympathique à la cause palestinienne sans conséquence… N’est-ce pas ce qui guette le gouvernement Trudeau: une sympathie de circonstance à l’égard des Palestiniens qui ne change en rien notre appui constant et hypocrite à Israël?

Si notre sympathie ne favorise pas d’améliorations concrètes pour les Palestiniens, à quoi bon l’offrir? Un élément de politique étrangère à explorer pour le Canada est de renforcer les institutions civiles palestiniennes: le système de santé, d’éducation, la professionnalisation de l’administration publique, le renforcement des médias indépendants, etc. Car si le Hamas et les autres organisations terroristes perdurent, c’est aussi parce qu’Israël a pratiquement tout détruit et que les organisations terroristes (très affaiblies actuellement, les nouvelles menaces sont des terroristes armés de couteaux et de tournevis) ont une fonction sociale que «l’État palestinien» s’est avéré incapable d’assurer… Il faut donc que M. Trudeau adopte un regard nuancé sur ce drame épouvantable aux métastases de dimension planétaire. Peut-on rêver à une socialisation positive du petit frère sur le grand?

De la grandeur en politique

Mais la raison principale pour laquelle nous devrions envisager ce virage souhaitable de la politique étrangère du Canada, c’est qu’elle correspondrait à ce qu’un grand libéral comme Lester B. Pearson avait mis en œuvre pour la communauté internationale en donnant au Canada un rôle à la mesure de sa modeste puissance: celui d’arbitre intelligent, capable de rapprocher les parties en usant parfois de prises de positions audacieuses… Est-il nécessaire de rappeler que les premiers casques bleus (forces internationales d’interposition qu’on attribue à Pearson) ont été mis en place lors de la crise de Suez, justement une des guerres partie prenante du conflit israélo-arabe? D’ailleurs, l’idée d’une politique étrangère canadienne qui renforce le Droit international (et humanitaire) n’appartient pas au parti libéral: un Premier ministre comme Brian Mulroney, dans le dossier de l’Afrique du Sud de l’Apartheid, peut être considéré comme un continuateur de cette politique.

Commencer à intervenir positivement dans le conflit israélo-palestinien, c’est simplement réaffirmer les balises «juridiques» (traités antérieurs, résolutions onusiennes, conventions de Genève, etc.) qui encadrent ce conflit. La première se formule ainsi: la paix en échange de territoires. Quel autre État sur la planète a autant bafoué les différentes règles et principes les plus élémentaires du Droit international qu’Israël, depuis disons 15 ans? Qu’il s’agisse de l’établissement de civils en territoires conquis par la force, de cibles civiles, d’assassinats extra-judiciaires, de destructions d’habitations, de déplacements de populations, d’annexions de facto de territoires conquis par la force et non-reconnus par la communauté internationale, d’incursions illégales dans des territoires étrangers, l’État d’Israël agit en contravention de nombreux traités et de conventions internationales. Israël est un État actuellement à la dérive, qui est en train d’établir un régime d’apartheid pour les Palestiniens. On aura beau vouloir nuancer, la situation politique des Palestiniens est tout-à-fait comparable à celle des communautés noires des bantoustans de l’Afrique du Sud raciste. Et sur le plan humanitaire, la situation est pire! Pourtant, sans exiger un basculement complet de la politique étrangère canadienne, il suffirait que le nouveau Premier ministre souhaite travailler pour la paix dans la région pour que le virage nécessaire s’amorce.

Par exemple, le Canada doit clairement s’opposer à la colonisation des territoires palestiniens par Israël, voire même commencer à promouvoir des solutions audacieuses, comme celle d’un échange volontaire de populations: que des Palestiniens citoyens d’Israël puissent aller vivre dans les colonies israéliennes établies depuis 1967 et qu’on encourage en échange le transfert des colons israéliens dans de nouvelles communautés «du bon côté de la frontière»! Ce n’est pas rien.

Mais quoiqu’il en soit des solutions à proposer, une position canadienne axée sur la recherche de la paix et de la coexistence pacifique exigera du courage, car des intérêts puissants militent pour que ce conflit perdure… Mais une telle politique pour la paix devient la seule voie possible pour redonner de la crédibilité au Canada et renforcer le Droit international en émergence.

Une des raisons pour lesquelles il y a, dans le monde arabo-musulman aujourd’hui, une sorte de mépris pour l’ONU et un engouement pour les théories du complot, c’est parce que le Droit international est appliqué seulement aux «faibles» qui n’ont pas d’alliés puissants. Or, un Droit doit s’appliquer à tous, sans quoi il perd toute signification.

Si le Canada ne travaille pas à renforcer les principes du Droit international dans le cadre du conflit israélo-palestinien, la scène internationale redeviendra un terrain où seuls les plus forts peuvent faire triompher leurs intérêts. Dans un tel contexte, le Canada est voué à disparaître du palmarès des puissances. Pour que le Canada puisse être un joueur d’envergure sur la scène internationale, il doit renforcer les institutions internationales et travailler à ce que le Droit international en émergence devienne crédible, donc appliqué de manière équivalente aux États qui dérogent à ses règles.

Ma grande inquiétude à l’égard du gouvernement Trudeau réside dans l’immense risque d’un changement de ton qui ne mènerait nulle part. Si on ne fait que palabrer sans opérer de réels virages. Dans le dossier des changements climatiques, les libéraux n’ont fait que ça jusqu’ici…

Je propose enfin deux suggestions de lecture à M. Trudeau.

1) Pour une lecture profane des conflits, de Georges Corm. Cela vous donnera de la hauteur et pourrait être une de vos lectures d’avion, quand vous survolerez l’Orient compliqué, comme disait de Gaulle!

2) Et pour connaître quelques principes d’action à adopter dans le pire des conflits, je propose la vision proposée par le politologue américain Michael Walzer. Walzer nous dit qu’il y a «quatre guerres entre Israël et les Palestiniens»:

1- La guerre palestinienne pour détruire Israël (c’est celle menée par les groupes terroristes qui ciblent des civils israéliens ou frappent en Israël);

2- La guerre palestinienne pour créer un État indépendant aux côtés de celui d’Israël – mettant ainsi fin à l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza ;

3- La guerre israélienne pour la sécurité d’Israël, à l’intérieur des frontières d’avant la guerre de 6 jours en 1967 ;

4- La guerre israélienne pour le Grand Israël – en poursuivant l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens.

Les 4 guerres sont simultanées et continues. Deux guerres sont justes (dans leurs buts et moyens) et 2 sont injustes (tant dans leurs buts que dans leurs moyens)… Les leaders politiques de part et d’autres entretiennent donc une ambigüité peu salvatrice…

La première guerre palestinienne est injuste, puisqu’elle refuse le droit à l’existence de l’Autre. C’est la même chose pour la 4e guerre, la guerre israélienne pour la conquête et la colonisation des territoires palestiniens, elle constitue une oppression et un refus du droit à l’existence.

Pour sortir de l’impasse, il faut affaiblir ceux qui mènent les guerres injustes (les guerres 1 et 4) et soutenir ceux qui mènent les guerres 2 et 3, puisqu’elles sont mutuellement conciliables.

***

Le parti-pris radical du gouvernement Harper dans le conflit israélo-palestinien était idéologique et cynique (Harper cherchait aussi à y gagner des circonscriptions au Canada). Il y avait là de la petite politique. Je souhaite que le nouveau Premier ministre Trudeau puisse se revendiquer de la Grandeur en politique et adopter une vision plus porteuse, sans en payer le prix électoral ici au Canada.

Tout est dans la manière, disait ma mère…