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Les impasses de la gauche

Le journal Le Devoir (abonnez-vous donc! C’est un des remparts au Québec contre l’abêtissement général, et du coup, je vous suggères aussi Nouveau Projet, un petit bijou d’intelligence agréable, qui cherche à construire, ensemble, un meilleur monde), le journal Le Devoir donc, publiait un dossier sur la liberté d’expression en milieu universitaire dernièrement.

La position argumentaire d’une certaine gauche dans ce débat m’a fait réfléchir à ce qu’on ne peut plus appeler «la gauche» sans aborder plutôt «les gauches»… Il n’y a pas une gauche cohérente, capable de s’opposer au projet de la droite, qui elle est cohérente, systématique et solidaire!!!

Voici, en vrac, quelques impasses auxquelles «la gauche», si elle veut (re)commencer à gagner, devrait remédier. Puis, en bout de piste, un terrain à investir…

Les impasses d’abord:

  • Le morcellement

La gauche est, plus que jamais, éclatée. Les frontières de l’identité et du débat se redessinent de plus en plus en petits cercles concentriques presque étanches les uns des autres… Le combat général d’une gauche qui privilégie la redistribution de la richesse et une réelle égalité des chances, générée par une éducation gratuite et disponible partout sur le territoire, ce combat a laissé la place à ce qu’un personnage honni par la nouvelle gauche, MBC, appelle «la gauche diversitaire».

Personnellement, sans être un adepte en général de la pensée de MBC et de la manière qu’il a de l’exprimer, je crois que cette dénomination de la nouvelle gauche comme «diversitaire» est tout-à-fait correcte, cela décrit bien où les partisans de la gauche sont rendus: ayant perdus le combat qui pouvait rassembler le plus grand nombre, le peuple de gauche s’est replié vers des combats plus spécifiques: la cause écologique, l’intersectionnalité, les luttes féministes et LGBTQ*, l’antiracisme, etc. Chacun de ces combats m’apparaît juste. Je me sens solidaire de ces diverses causes. Je n’adhère pas toujours aux arguments ni à toutes les solutions avancées par ces diverses tendances de la gauche éclatée, mais on pourrait dire que je suis un allié dans leur combat puisque je considère qu’ils et elles font partie de ma société, de mon humanité. L’État a un rôle à jouer pour mettre fin aux discriminations de toutes sortes.

Ce que je déplore, c’est un forme de repli vers le plus petit dénominateur commun. Il me semblait que le grand projet de la gauche est d’unir le genre humain, de faire en sorte que ce genre vive en harmonie avec les Autres et au sein de son environnement… Il faut donc que «la gauche» réussisse à nouveau à s’unir autour d’un programme rassembleur, qui additionne plutôt que divise.

  • La pureté idéologique et la hauteur morale

Un autre «problème» avec le discours d’une certaine gauche, c’est sa posture morale supérieure. Il est extrêmement difficile de tenir un discours qui accepte certains arguments généralement véhiculés par la droite. Je le sais pour avoir pris une position nuancée – proche de Bouchard-Taylor d’ailleurs – dans le débat sur la Charte des valeurs. J’insistais alors sur les conditions du débat à réunir pour «rassembler» véritablement les Québécois sur cette question. Mais non, le gouvernement Marois ne voulait pas écouter et les libéraux ne voulaient surtout rien faire! Et dans ce débat, la posture d’une certaine gauche est devenue insupportable. Relativiste à l’extrême, jugeant normal et même agréable j’imagine, que l’on envoie nos enfants dans une garderie où les éducatrices portent le niqab. Je précise: pas le voile, le niqab. Les bons sentiments contre les rapports humains normaux.

Les mêmes dérives touchent le milieu universitaire. L’autorité d’une personne qui «ressent un affront personnel» à aborder un sujet délicat dans les murs d’une université est de moins en moins remise en question. Il faut presque faire partie d’un groupe identitaire marginal pour avoir droit à la parole ou pour qu’on lui accorde de la crédibilité. Et on a des universitaires qui, au nom du pluralisme et d’une certaine égalité dans la parole demandée, semblent légitimer le chahutage et les attaques à la liberté d’expression de paroles pourtant légitimes… et qui mériteraient d’être débattues!

Pourquoi, plutôt que d’empêcher la parole, n’exige-t-on pas que les conférences publiques à l’université laissent plus de place aux périodes de questions? ou alors à des prises de paroles diversifiées au sein d’une même conférence? Mais non, on préfère ne pas entendre ce qui ne conforte pas nos a priori… C’est exactement cet état d’esprit qui a propulsé un homme politique comme Trump: je me fous de votre point de vue ou de la crédibilité de l’«information» qui circule, mais j’aime y croire… Et puis, pourquoi ne pas crier «Lock her up!» à une conférencière qui nous déplaît?

Il faut se départir du chacun dans sa tranchée. Il faut sortir de nos tranchées.

  • La perte d’idéal

Une autre impasse provient sans doute de l’abandon par «une gauche de pouvoir» du projet de la gauche. La gauche en occident, de Blair à Clinton à la «gouverne» du PQ ici même, a quitté son nid, là où résidait le projet d’une société démocratique dans laquelle les inégalités économiques sont amoindries par une série de politiques publiques et de mesures de redistribution de la richesse. Et puis, la domination néolibérale et la conjoncture actuelle,qui fait que nos élus doivent «réparer» plutôt que construire, a favorisé le glissement vers une gauche administrative ou au mieux défensive, incapable de projeter en avant quelque chose de grand et de rassembleur.

L’air du temps est à la désillusion, au cynisme et au renoncement. Pourtant, je suis sûr qu’il y a un appel pour de l’espoir et pour un discours optimiste mais réaliste et mobilisateur. Pensez à l’effervescence des discours d’Obama en 2008 et à ceux de Bernie Sanders en 2016!  Bon, Obama a énormément déçu et Sanders a perdu, mais ils sont là pour prouver qu’un discours de gauche peut mobiliser!

Chez nous, l’envie de bouger est latente, mais il semble manquer l’étincelle, malgré les «coule pas chez nous!», «faut qu’on se parle», les discussions autour d’une certaine alliance de la gauche pour les prochaines élections, la possibilité de voir Projet Montréal conquérir les arrondissements et pourquoi pas la Mairie du Sherrif Coderre? Car disons-le, Coderre ne cesse de s’enliser dans une politique des années 1980: retour des expos, bétonnage de l’île Ste-Hélène au profit d’entreprises privées, mensonges de prostatites, tendances autoritaires, suffisance sous couvert de l’humour…

Donc, pour sortir du marasme, la gauche doit de nouveau proposer un projet clair et emballant, pas juste «sauver les meubles» ou administrer.

  • Le désintérêt envers les classes laborieuses

On a beaucoup dit qu’il y avait concomitance entre les électorats de Bernie Sanders et de Donald Trump: les perdants de la mondialisation, ces nombreux travailleurs et travailleuses qui ont vus leurs situations se dégrader au cours des 35 dernières années. On voit le même problème en France dans des régions traditionnellement acquises à la gauche qui risquent fort de voter FN aux prochaines élections…

Il est intéressant de voir que la CSN et plusieurs autres groupes de gauche tiennent depuis peu un discours sur l’augmentation du salaire minimum à 15$/l’heure. Mais cette proposition concrète apparaît difficile à mettre en place à court terme. Il m’apparaît personnellement plus facile de réaliser une forme de gratuité scolaire de la petite enfance à l’université que de faire bondir le salaire minimum rapidement. Financer l’éducation publique est plus simple que de réglementer le secteur des petits commerces… Alors que faire? C’est un programme cohérent qu’il faut réussir à porter «collectivement» au sein de «la gauche». Réunir les gauches, faire de nouvelles assises de la gauche, voilà une tâche ardue mais nécessaire.

  • Arrivées au pouvoir dans un contexte de crise

Mais au-delà de toutes ces impasses discursives, de ces positionnement idéologiques trop repliés dans les particularismes plutôt que dans la recherche de ce qui nous rassemble, il y a un problème de conjoncture pour la plupart des forces de gauche, qui n’est pas prêt de s’estomper… C’est que lorsque la gauche arrive au pouvoir, elle y arrive dans un contexte difficile. Le meilleur exemple serait peut-être celui de l’arrivée au pouvoir d’Alexis Tsipras en Grèce… Mais on pourrait évoquer aussi le cas du NPD albertain (à gauche pour les Albertains!)…

Les gens de gauche devront donc être patients et pragmatiques, puisque certains changements d’envergure nécessitent du temps et parce qu’il faut surmonter de nombreux obstacles, incluant celui de la conjoncture économique nationale et internationale… Nous ne vivons pas dans une tranchée…

***

Après toutes ces longues considérations, je crois de plus en plus que le terrain privilégié à investir est celui de la scène municipale. C’est peut-être une position de repli, mais c’est aussi et surtout un chantier où des victoires sont possibles. Renforcer la démocratie par le bas est logique. Mais on peut en plus envisager des changements concrets dans nos milieux de vie immédiats, ce qui est immensément important et significatif au quotidien.

Je n’abandonne pas les autres scènes politiques. Mais il me semble possible d’envisager des victoires notoires sur les scènes municipales du Québec dans les prochaines années. Et comme je suis Montréalais, c’est à déloger Denis Coderre que je vais m’appliquer dans les prochains mois. La ville de Montréal n’est pas gouvernée à la hauteur de son potentiel.

Je fais mon coming out: je vais devenir membre de Projet Montréal. Et au quotidien, je vous assure que je vais demeurer un excellent voisin!