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« Être » selon Jean-Marc Chénier

Vous savez sans doute que je suis le responsable familial des archives de mon père, cet artiste-philosophe qui est placé depuis 1 an dans un centre, puisqu’étant atteint de la maladie d’Alzheimer. Or, je viens de tomber sur un des ses textes, datant au maximum d’une quinzaine d’années puisqu’il y évoque la mort de son amoureuse, ma mère, cette femme si lumineuse qu’elle éclaire encore aujourd’hui mes conversations intérieures… Je vous laisse donc entrer par la porte de côté dans l’univers de Jean-Marc Chénier.

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Prendre le temps d’être (par Jean-Marc Chénier)

Nous risquons parfois de sombrer dans la  routine, l’ennui, la banalisation. Même si nous sommes chaleureux, communicatifs, il arrive que nous échappions une des sources de l’émerveillement et du dramatique, de ce qui fait que les choses ne sont jamais banales, soit: le sentiment d’exister ou la conscience d’être. On ne prend habituellement pas conscience qu’on est là et qu’on se rend présent aux autres. Ce sont là des choses acquises, qui vont de soi. Mais ce qui semble aller de soi est encore le plus étonnant. Un jour, « je me ramasse dans le monde », sans l’avoir prévu, décidé.  Je suis là bon dieu! et une foule d’êtres possibles n’ont pas été là …ne sont pas là , ici maintenant, ne seront pas là, jamais.

Cette expérience est un ressourcement.

Être, dire « je suis » (sans autre attribut, sans dire je suis québécois, en santé ou malade, généreux ou triste…) , avoir le sentiment d’existence, c’est prendre acte de notre présence dans le monde. Et éventuellement de notre présence à autrui. Être et présence, sont indissociables.

D’ordinaire l’existence se cache sous nos conduites quotidiennes, sous des gestes connus, routiniers. De même nos rencontres avec les autres escamotent notre présence à autrui.. On peut même toucher quelqu’un,  lui donner la main ou  un baiser sans qu’on y soit vraiment, sans être vraiment présent.

La conscience d’exister, tout comme la présence, sont deux états de nous-mêmes qui ont tendance à s’effacer au profit d’une conscience de ce qu’il faut que je fasse, de mes tâches, de  ma quête de plaisirou même de ma « peur d’être mal compris, jugé…ou gêné par autrui » . Vouloir sauver son image devant autrui, ça peut sembler être très près du sentiment de notre présence au monde, mais ça ne l’est pas vraiment parce que dans ces situations, nous sommes happés par ce qui se passe à l’extérieur de nous. Effarés que nous sommes, on ne pense guère à autre chose qu’à sauver les meubles, … Nous sommes absorbés par le monde, (tout comme on peut être absorbé par notre monde intérieur et par conséquent distrait là aussi  ….) sans y voir de façon réfléchie notre fait d’être là et aussi de pouvoir se rendre à la présence d’autrui.

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La première chose étonnante, la première merveille, c’est que j’existe. Après, il peut m’arriver toutes sortes d’heurs ou de malheurs, je puis vouloir vivre ou mourir, rien ne peut effacer cet être- là du fait qu’il ait été là. Passer du néant à l’être, c’est l’événement par excellence. En prendre conscience, c’est déjà pouvoir ou vouloir le célébrer.

Et si on n’a de sentiment que pour vouloir passer de l’être au néant, c’est (bien sûr!) qu’on n’apprécie pas notre présence au monde et la  marque qu’on y fait (ou qu’on l’apprécie mal?) . Mais encore là, c’est une chose étonnante et d’une puissance assez inouïe que de vouloir supprimer sa présence (les minéraux et les végétaux n’ont ni cette conscience ni cette force; et les animaux, s’ils l’ont parfois, ne l’ont que par instinct.) Dire oui ou non à la vie, c’est une liberté qui ne vient qu’avec la conscience de l’existence. ( Et à Gilles Vigneault, le » oui » lui semble plus beau ).

Par ailleurs, je puis être dans un état où ce n’est pas moi qui veut m’enlever la vie, mais la vie qui veut me faire mourir. Alors là , il ne me reste plus qu’à lutter  ou à m’abandonner de façon confiante, selon ce que je pense qui est le mieux pour ma survie. Mais en tout état de cause je serai au mieux de mon état présent si j’ai recours à la méditation sur mon être-ici-maintenant. Puis, cette méditation peut également être thérapeutique.

Donc, aussi petite, infime (et infirme du point de vue des standards d’excellence) que soit cette marque que  je fais sur le  monde, c’est ma marque, inédite, non répétable par qui que ce soit d’autre, une fois pour toutes dans l’histoire du monde. Pascal, ce philosophe du XVIIe. siècle, se trouvait misérable devant l’immensité du monde, des espaces infinis et du temps immense qui le précède et qui le suit… mais l’instant d’après il se trouvait d’une grandeur inouïe par le seul fait qu’il avait conscience de sa petitesse. « Je ne suis qu’un roseau » disait-il « mais un roseau pensant ».

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Alors là, la beauté des choses ( et de soi-même) peut apparaître: si je réalise que » je suis », c’est comme si je posais un faisceau lumineux  ( un « spot » ) sur mon être, et sur tous les autres par la suite, comme les mettant en lumière face à un néant ou un fond de noirceur qui aura été toujours  possible. Les anciens philosophes disaient  qu’à un certain niveau, l’être, le bon, le vrai, le beau…c’est la  même chose. C’est comme si je commençais de répondre un peu à l’inépuisable question: « pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas rien? »…C’est déjà beau et étonnant qu’il  y ait quelque chose!

À la limite et à ce niveau de conscience, je suis aimable parce que j’existe.

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J’ai connu une femme, ma femme, qui sur son lit de mort, a trouvé le moyen de sourire et de dire: « j’ai eu une belle vie ». Et ça lui était possible de le dire surtout parce que c’était une femme qui était merveilleusement présente dans sa vie, à elle-même et aux autres. Elle ne pouvait aimer la vie que parce qu’elle était naturellement attentive à être ici et maintenant. Ce qui la rendait généreuse. Elle l’était parce qu’elle s’aimait, elle aimait exister.  C’est pourquoi, dans ses rapports avec autrui, elle rayonnait. Le prêtre qui a béni nos fiançailles disait d’elle: « voici mon petit rayon de soleil »

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P.S.  Comment Dieu se définit-il? Dieu dit à Moïse: »Je suis celui qui suis. Tu parleras ainsi aux fils d’Israël: Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est: JE SUIS. » (Exode III, 13-15). On ne peut pas mieux insister sur le verbe être à la première personne du présent!

–  Jean-Marc Chénier