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Mes inimitiés civiques

J’ai assisté cette semaine avec plusieurs de mes étudiants à une conférence fort intéressante de la philosophe Dominique Leydet, portant sur les «inimitiés civiques», c’est-à-dire ces désaccords dans le débat public qui relèvent de divergences d’opinions, mais qui impliquent aussi les affects de chacun: nos sentiments, nos émotions, nos croyances profondes… Vous comprendrez que le débat sur la laïcité et le projet de loi du gouvernement Legault furent au cœur des propos de la conférencière. Dominique Leydet était fort éloquente, son propos était campé mais nuancé et les questions posées par les étudiants étaient plus que pertinentes. L’échange entre la professeure et l’auditoire fut riche, les réponses aux questions sans faux-fuyants et abordées avec clarté et sensibilité. Voilà qui faisait du bien à entendre.

Dominique Leydet semble dans ce débat privilégier ce que nous nommons une forme de laïcité ouverte, qui fait la distinction entre la neutralité de l’État en matière religieuse et l’exigence de neutralité des individus favorisée par le projet de loi caquiste. Prenant appui sur la typologie weberienne de l’éthique de conviction (priorisant un idéal absolu, sans égards aux conséquences de cette prise de position) et l’éthique de responsabilité, qui prend davantage en compte les conséquences envisageables d’une politique, Leydet affirme que nos décideurs doivent être imprégnés de l’éthique de responsabilité weberienne lorsqu’ils tranchent dans un débat. Dans le sujet qui nous occupe, les interdictions de symboles religieux ont pour effet de stigmatiser outrancièrement des minorités religieuses, au nom d’un impératif qui ne serait pas justifié selon elle, dans le cadre d’une société démocratique.

On comprend donc que Dominique Leydet s’opposerait aussi au recours à la clause dérogatoire pour prémunir le projet de loi contre des contestations judiciaires. Par contre, à la suite d’une question d’une étudiante, elle s’est montrée favorable à la loi 101 et aux contraintes que cette loi impose aux droits individuels, dans le contexte où une langue publique commune sert des objectifs collectifs légitimes. Elle doute que la laïcité stricte du gouvernement Legault serve vraiment des objectifs collectifs et n’accepte pas l’argument que la volonté majoritaire des Québécois puisse justifier de telles restrictions aux libertés individuelles.

Personnellement, dans ce débat, je chemine de plus en plus. Jusqu’ici, j’ai toujours été favorable aux recommandations du rapport Bouchard-Taylor: seul le pouvoir coercitif de l’État (policiers et juges particulièrement selon moi) exigerait une neutralité en apparence et en droit… Le problème est que le projet de loi du gouvernement a poussé le bouchon beaucoup trop loin. Le gouvernement a manqué de prudence, de mesure et de sensibilité. Comme Francine Pelletier, je crois qu’il outrepasse le consensus minimal. Et je le déplore.

Prendre le temps de faire atterrir le consensus

Je crois par ailleurs que le recours à la clause dérogatoire dans ce débat peut être entrevu comme faisant partie du processus de construction d’un consensus autour de la laïcité. Car la clause dérogatoire doit être renouvelée aux 5 ans. Alors, qui nous dit que dans 5 ans, nous ne bougerons pas pour faire atterrir ailleurs ce débat? C’est dans ce contexte que l’utilisation de la disposition de dérogation peut apparaître utile: elle permet de faire triompher la volonté majoritaire du moment, dans un débat qui s’enlise et qui divise, tout en forçant la reprise du débat 5 ans plus tard, au moment où le gouvernement doit déterminer à nouveau si cette suspension des droits individuels est toujours justifiée dans le cadre d’une société démocratique.

Rappelons que lorsque le gouvernement Bourassa a utilisé la clause dérogatoire en 1989 à la suite du jugement de la Cour suprême du Canada qui invalidait les dispositions de la loi 101 sur l’affichage unilingue français pour les commerces, cela a favorisé la paix sociale… Cinq ans plus tard, le gouvernement choisissait de permettre une autre langue que le français dans l’affichage, mais celui-ci devait être prédominant. C’est «l’équilibre linguistique» avec lequel nous vivons encore. Le gouvernement Bourassa avait pris le temps de faire atterrir le consensus en recourant à la clause dérogatoire.

Dans le dossier de la laïcité, pourquoi ne pas envisager alors une loi qui reprendrait les recommandations de Bouchard-Taylor, pas plus, et qui serait adoptée avec la clause dérogatoire? J’y maintiendrais personnellement les articles du projet de loi qui exigent l’obligation de donner et recevoir les services publics à visages découverts. Car le niqab n’est pas un symbole religieux comme les autres, il relève davantage de l’idéologie politique. L’islamisme n’est pas l’islam. Et s’il y a une multitude de raisons pour porter le hijab, celles qui «choisissent» de porter le niqab  (qui couvre le visage, rappelons-le) occasionnent un problème de communication élémentaire. Il y a là plusieurs problèmes: une rupture communicationnelle et une inégalité dans la relation engendrée par ce voile intégral et intégriste (elle nous voit, nous ne pouvons la voir).

Les gens qui associent le simple hijab (qui n’entrave aucunement la possibilité d’entrer en relation avec autrui) avec le niqab tombent dans la bien-pensance. Ils et elles croient défendre les femmes qui portent le voile, mais aux yeux de plusieurs femmes que je connais qui portent par ailleurs le hijab, considérer le niqab comme un simple voile contribue à stigmatiser les femmes musulmanes qui portent le hijab, cela engendre également des confusions funestes où on assimile la religion musulmane à l’idéologie islamiste qui promeut une forme d’intolérance et une conception inégalitaire que l’on devrait pourtant éviter de légitimer lorsque vient le temps d’interagir avec l’État.

Reste qu’en discutant tant avec mes collègues qu’en lisant les spécialistes sur le sujet et même en discutant avec ma fille de 14 ans autour du projet de loi du gouvernement, je chemine de plus en plus vers une position qui prend en compte l’impact négatif de ce débat sur le vécu concret des individus. Comme le propose Aurélie Lanctôt,  un préambule à notre Charte des droits qui affirmerait clairement la laïcité de l’État, sans restrictions particulière envers les symboles religieux pour les employés de l’État pourrait être suffisant, car le projet gouvernemental actuel engendre trop d’ostracisme chez nos concitoyennes musulmanes qui décident de porter le hijab. Plusieurs de mes connaissances qui portent le hijab m’ont raconté avoir été insultées et violentées depuis l’épisode de la Charte des valeurs… On voit donc que je chemine sur ce sujet depuis plusieurs années et que je suis en train d’accepter que l’interdiction des symboles religieux engendre de pires effets que le problème que l’on cherchait à corriger…

Mais je persiste encore à vouloir considérer le niqab et la burqa comme des symboles idéologiques (et non religieux) qu’on ne devrait pas considérer comme équivalents au hijab. Dans ce débat, l’argument qui dit que le nombre de femmes impliquées est si mineur que c’est un faux sujet ne me convainc pas. Que diraient nos bien-pensants sur l’expulsion d’une seule réfugiée hors de nos frontières? Une seule personne, est-ce un faux débat? Non, les questions de principes et les symboles sont au cœur des relations entre l’État et ses citoyens. Je continue de croire qu’il ne faut pas régulariser le voile intégral (niqab ou burqa) lorsqu’une femme qui le porte entre en relation avec l’État. Ce n’est pas l’espace public qui est ici visé, mais l’espace civique.

Lors de la conférence de Dominique Leydet, j’ai cherché à soulever ce problème qui confond hijab et niqab puisque selon moi (et selon les femmes voilées avec qui j’en ai parlé à plusieurs reprises), le niqab contribue à stigmatiser tous les musulmans. On comprend donc que la tolérance à tout vent peut mener à de drôles de paradoxes… Je trouve d’ailleurs problématique que Dominique Leydet exige de nos gouvernements une éthique de responsabilité qui prend en compte les conséquences funestes de l’interdiction des symboles religieux (la discrimination et l’ostracisme par exemple), mais qu’elle accepte que certains individus se cramponnent dans une éthique de conviction qui refuse tout dialogue et tout cheminement vers un compromis… Cette dame qui refuse de montrer son visage au moment de l’octroi de sa citoyenneté ou encore lors d’une interaction significative avec un service de l’État qui nécessite qu’on puisse l’identifier manifeste-t-elle de l’ouverture? Est-elle capable d’empathie ? Est-elle prête à cheminer vers un compromis? Je comprends bien qu’on ne peut la forcer à se libérer de son idéologie politique camouflée en pratique religieuse, mais il ne s’agit pas d’interdire son niqab partout, seulement lorsqu’elle entre dans ce que j’ai appelé plus tôt l’espace civique, celui des interactions directes avec l’État.

Si les inimitiés civiques doivent prendre en compte les affects des gens impliqués, les bons sentiments des bien-pensants ne font pas de bonnes politiques. Personnellement, une femme en niqab ne pourrait sans doute pas suivre mes cours. Ma classe compose une petite communauté capable de communiquer. Si tu veux te fermer aux autres, refuser d’entrer en relation normale et égalitaire, t’enfermer dans ton niqab «par choix», inscris-toi à Cégep à distance! Mon inimitié civique commence avec le niqab. J’assimile ce symbole à une idéologie radicale proche de celle du racisme ou apparentée à ce qu’on appelle de plus en plus le dénialisme: tous ces gens qui refusent de reconnaître le rôle des humains dans les changements climatiques ou encore ceux et celles qui croient à la Terre plate… Doit-on vraiment traiter ces croyances normalement? J’aimerais que l’on considère que toute «croyance sincère» n’est pas équivalente… Or, la Cour suprême du Canada et nos gouvernements ont eu tendance jusqu’ici à valoriser une bien-pensance naïve et contre productive pour ce qu’on appelle le «vivre-ensemble».

Dans les débats qui nous traversent, l’utilisation de la clause dérogatoire doit donc se faire avec prudence et modération. Mais il faut éviter de basculer dans l’absolutisme des droits individuels, car la disposition de dérogation qui est incluse dans nos Chartes pourrait favoriser ce nécessaire et permanent dialogue entre le pouvoir législatif, qui est le reflet des décisions majoritaires et le pouvoir judiciaire, garant des droits individuels.

Si le gouvernement Legault avait été sage, il s’en serait tenu aux recommandations du rapport Bouchard-Taylor et nous aurait donné rendez-vous dans 5 ans pour poursuivre le débat… Mais comme c’est un gouvernement qui a aussi un problème de lucidité dans le dossier de la lutte aux changements climatiques, on comprend que sa vision est obscurcie par d’autres considérations… Dommage. Une autre occasion manquée de prendre le temps de construire un consensus de manière progressive, qui aurait contribué à unir le Québec plutôt qu’à le diviser… encore !