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Le progrès… Ami ou ennemi? : Réponse à Pierre Duhamel : Sortir la tête du sable
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Le progrès… Ami ou ennemi? : Réponse à Pierre Duhamel : Sortir la tête du sable

Réponse de Mathieu Roy et Harold Crooks à M. Pierre Dumahel, pour son commentaire publié sur son blogue le 19 octobre 2011 et intitulé «Le progrès, voilà l’ennemi!» (lactualite.com/pierre-duhamel/2011/10/19/le-progres-voila-lennemi/)

Pierre Duhamel tombe dans ce que notre film Survivre au Progrès expose comme étant un piège du progrès. Le blogueur enchaîne une série de platitudes démagogues sur le «progrès qui sauve» en tentant de nous diaboliser en prophètes de malheur. Mais l’auteur demeure flou et complaisant quant à la complexité du phénomène et à sa nature bicéphale. Surtout, il esquive l’essentiel des faits pertinents au débat sans avoir fait l’effort de visionner notre film avant de publier sa chronique.

S’il y a une chose que nous avons apprise en faisant ce film, c’est que le progrès est une lame à double tranchant. Nous ne sommes évidemment pas contre le progrès en soi. Sans la fulgurante évolution technologique que l’humanité a connue, nous ne pourrions ni avoir fait ce film, ni participer à ce débat d’idées. Les progrès technologique, scientifique et médical ont permis à des centaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants de sortir de la pauvreté crasse et d’atteindre des conditions de vie acceptables et dignes. Mais cet essor progressif fulgurant a ironiquement amplifié les disparités entre le sommet de la pyramide sociale et sa base.

Aux États-Unis, par exemple, un pays réputé «prospère», les 400 hommes et femmes les plus riches possèdent en capital l’équivalent des 150 millions les plus pauvres. Aussi, le 1% des Américains au sommet de la pyramide sociale possède autant de richesses que les 90 % du bas.

Duhamel paraphrase un de nos experts en population, Vaclav Smil:

«… le professeur Vaclav Smil de l’Université du Manitoba, une des personnes interviewées dans le film, nous dit qu’il il y aurait aujourd’hui 5 milliards d’êtres humains qui ont peu ou rien et dont la satisfaction des besoins et des désirs risque d’épuiser toutes les ressources et de rendre la terre invivable, à moins que nous limitions nous-mêmes notre consommation d’énergie et de ressources. C’est du moins ce que je lis sur le site anglais du film. Drôle de raisonnement. Il faudrait qu’on s’appauvrisse pour permettre aux autres de s’enrichir.»

Nous serions bien curieux de savoir ce M. Duhamel trouve drôle dans ce raisonnement.

L’empreinte écologique d’un Occidental aisé – vous et moi et la majorité des gens qui liront ce texte – est près de 50 fois plus importante que celle des habitants d’un village pakistanais, de la savane africaine ou de la vaste majorité de la planète. N’avons-nous pas atteint dans nos sociétés un niveau de gaspillage suffisant? Ne serait-il pas logique de réduire notre niveau de consommation et de chercher à mieux répartir les richesses pour qu’elles atteignent les 5 milliards d’hommes, de femmes et d’enfants qui survivent, mais aimeraient mieux vivre?

Nous pensons qu’une application morale du concept du progrès constitue l’unique voie de salut de notre civilisation. Nous sommes encore trop souvent témoins de dérives des multinationales qui continuent d’exploiter des travailleurs sous-payés et de déverser leurs déchets toxiques dans les écosystèmes. M. Duhamel n’a-t-il pas constaté le ras-le-bol généralisé qui s’installe partout sur la planète? Des indignés européens, en passant par les révoltes arabes jusqu’aux zones d’occupations pacifiques à Wall Street, Montréal, Washington, Toronto, Vancouver et plusieurs autres villes occidentales, les fissures sont visibles. Le contrat social s’effrite et le modèle – néolibéral – de croissance économique à tout prix est dénoncé par les populations flouées. La course folle doit s’arrêter et nous devons redéfinir le progrès autrement que par l’augmentation du PIB.

Pour approfondir le sujet, je vous recommande le site web de Michael Hudson, un de nos intervenants dans le film.

michael-hudson.com/2011/10/occupy-wall-st-systemic-change-please/

Nous ne souhaitons pas la disparition des banques mais nous pensons que les institutions financières doivent rendre des services à la population, au même titre qu’un cordonnier, qu’une épicerie de quartier ou qu’un détaillant, et qu’elles doivent cesser de mettre en pratique des mécanismes prédateurs de spéculation qui ne contribuent qu’à leur enrichissement et à la destruction des écosystèmes et des institutions démocratiques.

M. Duhamel ne traite pas de ces questions et préfère se réconforter du fait que les fameuses prédictions de Malthus – voulant que la croissance de la population mondiale évolue inévitablement plus rapidement que la capacité de la planète à nourrir toutes ces nouvelles bouches – ne se sont pas avérées exactes. Il est vrai que la technologie s’amuse avec les malthusiens contemporains, en continuant de repousser les limites de la production mondiale agricole qui dépasse encore celle de l’augmentation de la population mondiale qui atteint aujourd’hui même 7 milliards d’êtres humains. Mais notre film s’intéresse plus à la question de l’empreinte – discutée plus haut – qui exacerbe celle de l’inégalité et du fossé qui se creuse entre ceux qui mangent trop et ceux qui ne mangent pas assez.

Cette injustice est perpétuée et l’infime minorité qui règne au sommet de nos ressources communes continue de vendre le rêve de la prospérité – l’illusion du progrès – à ceux qui ne l’ont pas encore atteint.

Il existe aujourd’hui un consensus scientifique clair et unanime: notre civilisation franchit un stade critique, car le capital naturel s’essouffle dans sa capacité à se régénérer. Les signaux d’alarme sont multiples.

-Nous avons déjà épuisé la capacité des terres arables à se reconstituer.

-Nous manquons d’eau potable.

-Nous continuons d’ajouter des quantités dangereuses de méthane et de CO2 dans l’atmosphère, ce qui contribue à réchauffer et à déstabiliser le climat.

-Le taux de retour énergétique (TRE), c’est-à-dire le ratio d’énergie utilisable acquise à partir d’une source donnée d’énergie baisse dangereusement. Quand le TRE d’une ressource est inférieur ou égal à 1, cette source d’énergie devient un «puits d’énergie», et ne peut plus être utilisée comme source d’énergie primaire. L’historien Joseph Tainter et le professeur Thomas Homer-Dixon soutiennent que la principale cause de l’effondrement des civilisations complexes s’explique par le rendement décroissant de la production d’énergie. Le pétrole des sables bitumineux de l’Ouest canadien constitue à cet effet un formidable exemple de TRE négatif. Pour l’obtenir, nous dépensons plus d’énergie que nous en produisons. Les lecteurs intéressés à en savoir davantage sur cette question peuvent consulter le lien suivant: fr.wikipedia.org/wiki/Taux_de_retour_%C3%A9nerg%C3%A9tique

L’idéologie du progrès économique repose sur la croyance que la technologie saura toujours faire face aux défis humains et environnementaux. Cette foi aveugle donne l’illusion que la technologie permet à l’homme de poursuivre sa croissance économique ad vitam aeternam, et de repousser les limites naturelles de notre monde.

L’analyse de M. Duhamel n’évoque pas non plus l’idée de développement durable. Que pense-t-il, par exemple, du consensus auquel sont arrivés en mai 2011 plus de cinquante penseurs renommés sur la durabilité mondiale, en lançant un «appel d’urgence de l’avenir»? Ces chercheurs affirment (globalsymposium2011.org/live/video-archive) que la résilience de la planète est compromise par des facteurs humains et que les conséquences continuent d’être catastrophiques pour l’humanité.

Que pense M. Duhamel de l’idée de pérennité dans un contexte de croissance?

Croit-il qu’un développement durable et une planification saine à long terme sont possibles?

Peut-on renverser une idéologie aussi profondément incrustée dans le cerveau de l’oligarchie financière de Wall Street? David Suzuki explique dans le film que chaque transaction financière a un impact humain et un impact écologique. Suzuki nous rappelle aussi qu’ériger les connaissances économiques en science est une fraude qui contribue à perpétuer et pervertir la transmission du savoir économique.

Le grand combat du 21e siècle consiste à dénoncer cette fraude, à en démasquer les auteurs et à redevenir citoyen – et non seulement consommateur –, tout en faisant une place plus grande aux femmes dans la gestion et la gouvernance de la société de demain. C’est ainsi que nous éviterons les pièges que le progrès continue de semer sur la voie de l’humanité.

– Mathieu Roy et Harold Crooks

Bande-annonce:

youtube.com/watch?v=nHsIRYqThuw

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