

L’art de critiquer l’art : Lettre aux critiques cinéma / Sept suggestions pour une amélioration de la critique cinématographique.
Deux lecteurs, avides à la fois de cinéma et de critiques, nous font parvenir leurs sept conseils aux critiques de cinéma. Quand la critique se prend une critique…
Yann Boromus et Étienne Boudou-Laforce
Critiques et chroniqueurs cinéma de tous horizons, nous vous lisons avec enthousiasme chaque semaine et à nos yeux, vous êtes bien plus que de simples pourvoyeurs de cote ou d’étoiles. Néanmoins, nous constatons avec regret que certaines habitudes rédactionnelles et patrons analytiques ayant cours au sein de votre profession viennent parfois faire ombrage à l’excellence de votre travail. Nous avons en tête sept d’entres eux, que nous articulerons en autant de recommandations à votre endroit.
1-En premier lieu, il est essentiel d’éviter de lire les dossiers de presse. Ce n’est rien de moins que la plaie de l’industrie cinématographique contemporaine. En plus de vanter les films sur le même mode et sur les mêmes arguments, le dossier de presse prémâche le travail et distille la substantifique moelle du film. Il ne sert bien souvent qu’à formater la vision du film et à vous persuader que le film a telle ou telle thématique, telles ou telles intentions, qui de fait, dans une forte proportion, sont concrètement absentes du long métrage. Un film, heureusement, ne mène pas à une univocité de points de vue; chaque spectateur peut avoir une vision différente du film. [Souvent pourtant, tout le monde est d’accord pour dire la même chose.] Par ailleurs, rappelons que les meilleures conditions pour saisir toutes les saveurs d’un film sont obtenues lorsque l’on est vierge de toutes représentations. Là, tout spécialement, la rencontre entre l’œuvre et le spectateur/critique peut avoir lieu. En fuyant les dossiers de presse, vous vous apercevrez que bien des critiques et journalistes puisent leurs idées dans ces dossiers, et logiquement recrachent tous ou presque la même copie, avec diverses nuances de j’aime/j’aime pas.
2-Ensuite, la surprise des spectateurs dois être préservée. On ne raconte pas la fin. On ne raconte pas le milieu. Juste les prémisses. Si vous voulez traiter d’une scène centrale du film qui dévoile des éléments importants, utilisez des métaphores et des formulations qui soient compréhensibles par ceux qui ont vu le film. Parler « en codé », peux-on dire. Le lecteur qui ne l’a pas vu pourra vous comprendre sans savoir de quoi il s’agit précisément. Si vous devez parler de quelque chose qui pourrait divulguer des clefs de l’intrigue, et bien tant pis, n’en parlez pas. Pensez d’abord aux futurs spectateurs.
3-Parler de mise en scène. Si votre article ne parle que de l’histoire, des thématiques abordées et des acteurs, c’est sans appel: il vous faut vous questionnez sur la pertinence de celui-ci. Un article de cinéma doit d’abord et avant tout parler de mise en scène, le reste venant après. De la sorte, chaque critique doit, de préférence, contenir un ou plusieurs des mots suivants : montage, ellipses, photographie, échelle de plans, axe, son, coupe. Peut-être est-ce là un point de vue purement idéaliste en vertu des conjonctures éditoriales de certains quotidiens, mais qu’importe ! Il est nécessaire que d’exiger que le moyen d’expression fondamental du médium ait une place prépondérante au cœur de la critique cinématographique. La mise en scène ne doit pas être condamnée à n’être célébré que dans les magazines spécialisés (Ciné-Bulles, Séquences et 24 images). À quoi bon écrire sur le cinéma, si ce n’est pour traiter de cette caractéristique si significative qui distingue le 7e art des autres moyens d’expressions ?
4-Tempérer votre indulgence à l’égard des productions québécoises. Bien qu’il n’y est rien de mal dans le fait d’encourager et valoriser le cinéma d’ici, il advient trop fréquemment de se demander si les critiques auraient donné le même nombre d’étoiles ou la même appréciation à tel film si ce dernier avait été d’une autre provenance.
5-Utiliser avec parcimonie la notion de « film d’auteur ». Plus souvent qu’autrement, elle induit en erreur. D’abord parce que le terme, auquel on rattachera « film indépendant » et « film d’art et d’essai », ne représente plus le courant qui l’a vu naître, soit La nouvelle vague, pas plus qu’il ne désigne un cinéma plus ambitieux au niveau du fond et de la forme. La triste réalité étant, qu’au cours des années, cet éternel antagoniste du cinéma populaire est devenu qu’une caricature de lui-même, sombrant tristement dans un conformisme auquel, au contraire, il devrait s’opposer. Désormais, dans bien des cas, le « film d’auteur » emprunte des chemins balisés et aborde les mêmes contours stylistiques et thématiques. Pire encore, certains artisans vont même jusqu’à autoproclamer leur œuvre « film d’auteur » dans le but d’occuper une niche commerciale particulière. Pour tout dire, le cinéma d’auteur n’est pas de facto un gage de qualité, tout comme le blockbuster n’est pas nécessairement synonyme de film lobotomisé et sans âme. Récemment, le journaliste Marc Cassivi rappelait la vérité suivante: « un mauvais film est un mauvais film, et un bon film un bon film, qu’il soit d’auteur ou commercial ».
6-Si possible, glisser un mot sur les conditions de projection. Par exemple, de quelle version du film parle-on ? De la version française, originale, avec ou sans sous-titres ? S’il s’agit d’une œuvre traduite dans la langue de Molière, est-ce que le doublage (français ou québécois) est réussi ou s’évertue-t-il plutôt à gâcher l’expérience filmique ? Dans le cas d’un film qui convie à être affublé de lunettes 3D, quant est-t-il de la pertinence de cette « mise en relief » du long métrage ? Et ainsi de suite.
7-Finalement, n’essayez pas de plaire ou de ménager le lecteur. Votre article doit attirer son attention en piquant sa curiosité sur des éléments positifs ou non. Le spectateur potentiel doit avoir envie de se positionner par rapport à votre critique (par envie ou par réaction), à l’aune de son expérience passée en salle. Traitez-le donc comme un bel inconnu. Soyez aimable, ouvert, mais n’écrivez pas pour lui plaire.
Bien qu’espérant vivement que ces recommandations ne restent pas lettre morte, nous restons confiant que, de par la passion qui vous anime, vous continuerez d’aiguiser l’esprit critique du lecteur et de lui communiquer l’amour du cinéma.
Yann Boromus, projectionniste
Étienne Boudou-Laforce
Messieurs, vous ne pourriez pas être plus sur la cible de mon sujet de prédilection. Mais, de grâce, pourquoi avoir utilisé un ton aussi condescendant/paternaliste… ? Être critique, je n’aurais aucune envie de discuter de mon métier avec des gens qui semblent penser que je n’y ai jamais réfléchi avant eux. Suis confuse…
Vous avez bien raison, et je m’en excuse auprès des critiques. Ce ton provocateur/condescendant/agressif n’était absolument pas nécessaire. En quelque sorte, il nuit à notre propos. Cependant, il faut comprendre que nous avons envoyé 2 versions du texte à l’équipe du Voir: une version « polissée » (où nous nous adressions pas directement aux critiques et qui était en tout point supérieure) et une autre version plus « rentre dedans » (celle que vous avez devant les yeux et qui était en quelque sorte notre brouillon). Honnêtement, je ne m’attendais pas à ce que la seconde soit considérée étant donné son ton inappropriée. Voilà, mon erreur.
Même si cela ne transparait pas énormément dans le présent texte, critiques, je vous aime !
Le ton du texte me va très bien Madame Voyer-Léger, il est sympathique et démontre la rigueur et la passion des deux critiques. Pourquoi ce ton condescend avec eux ? Pourquoi les critiques ne pourraient-ils pas descendre de leur piédestal, et faire leur devoir comme ces auteurs l’ont fait ? Ces auteurs, et j’en suis, ont soif de lecture intelligente et rigoureuse de la part des critiques cinématographiques. Vous avez à redire sur la forme ? Eux vous parlent du fond. Relisez bien, peut-être qu’une relecture vous instruira ?
À l’équipe du Voir: puis-je savoir pourquoi mon commentaire (à Mme Voyer-Léger) n’a toujours pas été publié ? Merci d’avance.
Un critique de journal, c’est pas un caprice de la nature ,(la sienne), c’est quelqu’un qui met en lumière pour ses lecteurs des oeuvres d’art dans différentes disciplines. Son premier devoir, c’est donc de nous dire de quoi il s’agit, sans autre souci que celui de nous informer. Ensuite, il peut nous faire part de ses états d’âme à condition que cela soit en lien direct avec l’oeuvre critiquée.
Malheureusement, au cinéma, mais aussi en chanson, en littérature, on remarque de plus en plus des critiques dont les textes sont davantage des exercices de style tout entier tournés vers la mise en abime de leur précieuse personne, leurs idées préconçues et autres préjugés sur l’art, et par effet d’entrainement, sur la société, la politique, le réchauffement climatique, le sort soit-disant épouvantable de l’artiste dans nos sociétés et autres lamentations à l’avenant.
Ce genre de critique est un censeur, et son travail ,un voile posé sur le visage de l’amateur d’art. Presqu’un viol de conscience au fond des choses. Si je lis « Le dormeur du Val » de Rimbaud pour la première fois, qu’est-il donc important pour moi de bien comprendre, lecteur vierge de ce poète?
D’abord de situer ce genre d’écriture poétique par rapport à la poésie de son temps. Quel genre de versification, est-ce une écriture elliptique, symbolique, surréaliste, où le poète se nomme-t-il dans le poème, etc, enfin toute l’ingénierie de l’écriture poétique. Et ici la tâche la plus difficile pour le critique sera de rendre ses explications facilement lisibles , sans affectation. Ensuite, cela accompli, un critique digne de ce nom nous informera de la vie du poète, son âge surtout, 16 ans quand il a écrit ce poème , chez cet ado déjà en rupture avec l’école et sa famille. Enfin, poussant plus loin sa réflexion, le critique informera ses lecteurs que Rimbaud a écrit ce poème contre la guerre, car son dormeur du val, en fait, c’est une soldat tué de deux balles dans les yeux, sur le champ de bataille.Tout le génie de l’écriture de Rimbaud se trouve dans le fait qu’on l’apprend au dernier vers, le seul qui s’inscrit dans le réel. Une métaphore prémonitoire du poète qui s’en alla loin de la poésie à 20 ans pour mieux vivre dans le vrai monde, celui de la contrebande en Afrique.
Le lecteur pourra alors – lui seul en a le droit-face au critique- juger l’oeuvre selon son époque, sa façon de voir les choses, et pourra dire par exemple qu’aujourd’hui, en 2012, Arthur Rimbaud, le plus grand poète de langue française de tous les temps, n’aurait pas le droit de vote au Québec…
Le ton de votre lettre m’apparait plutôt comme un manifeste qu’une série de suggestions. Toutefois, un fait inéluctable ressort : votre amour du cinéma.
En ce qui concerne la critique cinématographique dont vous rêver, il me semble qu’elle s’adresse aux cinéphiles d’ou les magasines spécialisés. Il est intéressant de savoir, par exemple, reconnaître Jeunet par sa facture : l’utilisation d’un filtre jaune, du clair-obscur, l’univers glauque, l’humour noir mais est-il nécessaire de le savoir? Cette méconnaissance influe-t-elle sur l’intérêt que je ressentirai lors de la projection? Je l’admets, parfois oui.
On peut, évidemment, hausser le niveau de connaissance des amateurs de cinéma mais le veulent-ils? Posons-nous la question. Il me semble que l’amateur de cinéma veut connaître la distribution d’un film (quel acteur, quelle actrice), de quel sujet il nous entretient (amour, guerre) et son genre (horreur, drame, comédie) parfois sa durée. Mais y a-t-il un désir d’un au-delà de savoir? Dans quel mouvement s’inscrit le film, de quel format le cinéaste a-t-il fait usage, cela importe-t-il à l’amateur ou ces connaissances deviennent-elles risibles à ses yeux, un tantinet pédant?
Parler aujourd’hui d’un vin aux arômes de noix, de cerise, de chêne est courant aujourd’hui. Du moins, plus fréquent. Sinon, on parle de capsule de goût : de rondeur, d’odeur; pas de son beau-frère il va de soi! Pourrait-on faire la critique autrement? Assurément! En introduisant peu à peu le vocabulaire cinématographique dans un texte afin de revaloriser le septième art.
En fait, votre intervention m’amène un questionnement : vous faudrait-il faire la distinction entre une critique et ce commentaire cinématographique que l’on voit dans certains journaux, que l’on entends à la radio dont vous souhaitez qu’il se spécialise?
* correction! , j’aurais dû écrire « …qu’aujourd’hui,en 2012, à 16 ans, Arthur Rimbaud… »