Ne manquez rien avec l’infolettre quotidienne.
La peur de Dee
Je pense que

La peur de Dee

Je ne fais plus beaucoup de crises de panique. J’ai appris à les contrôler. J’en faisais trop. C’était tout un cheminement. Ça m’a pris des années, mais je comprends très bien aujourd’hui ce qui les déclenchait et à quel point mon cerveau est stupide de passer par ce chemin sombre. Chemin inutile. Qui mène jamais à rien. Un chemin qui n’existe pas. Je respire, je me calme par moi-même, j’ai des trucs, je médite, je suis bon ou presque. Une tempête au dessus de l’océan, mais je suis en-dessous de l’eau, avec les poissons, pas un son…

Je n’aime pas vraiment le métal. Je n’aime pas vraiment les festivals non plus. À moins d’y jouer. Je n’aime pas particulièrement Heavy MTL et je ne suis pas un gros fan des monopoles en culture ou dans d’autres domaines. En fait, j’aime de moins en moins la musique «  méchante » et forte. J’imagine que je me pense vieux ou j’imagine peut-être que je suis pas en criss trop trop. Pas vraiment de hargne. Pas vraiment pissed contre la société. Je trouve des millions de choses tristes, laides, atroces, épeurantes, etc. Je trouve la vie dure et compliquée, mais je la trouve aussi étrangement belle et modifiable. Elle peut être si simple et si jolie. Du moins dans le monde privilégié où je suis né. Je remercie les Dieux à chaque jour pour ça. J’écoutais d’ailleurs un speech aujourd’hui d’un jeune chanteur de band hardcore, Stick To Your Guns à Heavy MTL : Everything is not butterflies and rainbows, this world is sick and fucked up but I believe in our generation, we can change things, etc.

Évidemment, mon dude de Stick To Your Guns, mais criss que j’aime mieux les papillons et les arcs-en-ciel et ta génération (la mienne) m’inspire pas trop confiance en frais de gros changements idéologiques, mais je peux me tromper. Je le souhaite.

Je suis allé à Heavy MTL par curiosité. Aussi parce que le groupe Truckfighters de Suède jammait dans mon sous-sol, alors ils m’ont donné des passes VIP. Par curiosité et parce que j’aimais quelques bands : Body Count, sorte de plaisir coupable / joke que je ne m’explique pas et ne comprends pas très bien. Je trouve ça drôle ou bon, c’est dur à dire. Un peu comme Rachid Badouri. Je sais pas si je le trouve drôle ou tellement mauvais que c’est drôle et que ça devient bon ? Body Count. Truckfighters, le band de Suède, rock ambiant lourd, très convaincant et Twisted Sister et l’énigmatique Dee Snider, emblème de mon enfance, à l’époque douce où je ne comprenais absolument pas l’univers du rock. Je savais que c’était cool, mais ça me faisait peur un peu. Je savais qu’ils se dopaient et buvaient et fourraient des groupies, mais je savais pas vraiment ce que tous ces trucs, qui avaient l’air cool, mais encore une fois épeurants, voulaient dire et se faisaient de quelle façon. J’étais intrigué. Je voulais en faire partie, mais j’avais 8 ans.

À 8 ans le vidéoclip de We’re Not Gonna Take It voulait tout dire pour moi. Je serai pas un humain normal. Je ferai pas comme vous, gens de Repentigny. Je travaillerai pas pour un boss que j’haïs, habillé avec du linge que j’haïs, dans une ville en meuble de patio. J’avais des shirts de Twisted Sister (et de Poison, Bon Jovi, Def Leppard, etc ). Je voulais faire peur à mes voisins. Je faisais assemblant de boire de l’alcool avec les p’tites bouteilles de parfum échantillon de ma mère esthéticienne. J’ai sniffé du Ajax. Je crissais le feu dans les containers. Je piquais des bikes. Je rentrais dans les maisons par infraction pour manger des biscuits et voler des cartes de hockey. Un rocker de banlieue de 8 ans. Up the punx.

J’ai vieilli, j’ai compris des trucs, je suis devenu moins con, un peu, je suis devenu rockeur pour vrai, j’ai essayé de chanter, j’ai dédié ma vie au rock (punk, whatever). Je travaille pour personne, je mets juste du linge que j’aime. Ma vie c’est « We’re Not Gonna Take It » pis je m’en rends pas trop compte au quotidien mais je remercie le Dieu Dee Snider à tous les jours. Lui pis les autres dieux cool. Les dieux aux cheveux longs qui m’ont fait comprendre que y’avait d’autre chose qu’une Civic jackée et de la musique faite par des machines qui faussent, écoutée dans le tapis en se rendant à sa job au Aldo.

En fait, ma vie allait bien. Je pensais presque jamais à Dee Snider depuis des années. Je l’ai vu dans quelques documentaires sur le rock. Je sais qu’il est articulé, je sais qu’il est plus straight qu’il en a l’air, qu’il fait encore du rock et que tout semble bien aller sous sa chevelure de rêve américain. J’étais bien ainsi. Un emblème de jeunesse. Un Jésus en spandex au bout d’une chaine dans mon cou pour ma première communion.

Moi et Cléo avions bien hâte de voir Twisted Sister. J’espérais qu’ils apparaissent comme dans le clip de « We’re Not Gonna Take It ». Pareil. Des triangles rouges dans face, des franges weird rose. Du spandex, des gros criss de cheveux de princesse, des p’tits gants de Mad Max. Tout le kit de champion. On attendait sur le stage son arrivée. Avec impatience. Il a l’air de quoi. Y’a tu bien vieilli.

Boom! Il est arrivé. Comme dans mes rêves. En blanc, des franges, des gros cheveux, pareil. Musclé, grand, imposant. Pas de gogosse rouge dans face, mais le reste…pareil.

Mes jambes sont devenues molles. Mon souffle court. J’ai pogné mes pilules que je garde dans mes poches dans mes mains pour savoir que j’avais une issue. Mes « safety pills » comme j’aime savoir qu’elles s’appellent. J’avais un point au cœur. Un point dans le ventre. Poignardé par un gros os.

Je devais respirer, me remettre dans la réalité. Ce n’est qu’un chanteur rock. Il est déguisé. Il n’est pas dangereux, il est un humain. J’essayais en même temps de voir sa face et ses yeux pour me rappeler que oui, c’était un humain. Mais pendant tout ça, je savais TRÈS BIEN que c’était l’affaire la plus illogique et ridicule de l’histoire des backstages rock. Voir que j’ai peur de Dee Snider ?! Je ne comprends pas ce que ça a déclenché en moi. Est-ce que j’avais peur qu’il fonce sur moi et me défonce à travers le mur parce que j’étais devenu le père castrant du clip ? Est-ce que l’icône dans ma face me faisait peur comme j’ai peur des statues religieuses et des dudes historiques en cire ? J’ai peur qu’ils me fassent un fucking clin d’œil. Comme si je tombais face à face avec Jésus, sachant très bien que j’avais pêché. Le sang coulant de ses yeux et de ses poignets. Comme si je tombais sur Elvis en vacances et il me checkait du coin de l’œil en dessous de ses lunettes gold : « Dis-le pas à personne que je suis encore en vie mon ostie ».

Comme si toutes mes insécurités d’enfance faisaient surface sous forme de gigantesque monstre frisé blond. « I wanna rock! » Plus que moi en ce moment en tout cas. Je veux pas m’évanouir sur le stage derrière les chicks en ‘tites shorts. Cléo saura pas quoi faire de moi. J’suis venu en bike. M’a être pogné icitte sur l’Ile de Marde. J’ai peur des hauteurs, j’ai peur de toute. Dark.

Puis j’ai vu son visage. C’était un humain. La première toune est passée. J’ai relaxé, j’ai chanté un peu, j’ai ri quelques blagues, j’ai focusé mon cerveau sur le roadie, qui était de loin le gars le plus typique roadie que j’ai jamais vu de ma vie et la vie est redevenue belle. Peut-être grâce à ce roadie. Quand même ton nez est un nez de roadie, c’est que tu étais fait pour la job. J’ai trouvé ça beau. Un nez de roadie c’est mieux qu’un nez de politicien ou de banquier. Sous l’eau avec les poissons.

Les crises de panique ça existent pas vraiment. On les invente, mais svp, dites à votre cousine psychologue qu’elle lise ce texte qu’elle m’explique. Pourquoi j’ai eu peur de Dee Snider ? Le retour du Christ, oui. Hitler, oui. Même un zombie de 2pac ou une sorte de mutant à la Elephant Man, mais Dee Snider ? Sérieux, j’ai été impressionné par mon propre cerveau et j’ai un certain respect pour ce qui déclenche chimiquement la panique. Est-ce que je faisais des cauchemars  dont Dee Snider était le principal monstre quand j’étais petit ? Est-ce que j’ai eu peur de ne pas être à la hauteur de mes rêves et principes «  rock » de jeunesse ? J’ai aucune idée, mais je sais que j’ai eu peur. Peur de Dee Snider. Dites-moi pas que Eddie de Iron Maiden existe pour vrai sérieux. Pas aujourd’hui. Mon cœur le prendrait pas. Je serais pogné pour écouter mes disques de Skid Row à Louis H. J’aime mieux ma vie ici. Parmi les monstres. Dans la peur de Dee Snider. Sous l’eau, avec les poissons.

Respire.

Crédit photo : Kristof G.