Le clown du FMA ne tue pas, mais le ridicule du monde, oui!
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Le clown du FMA ne tue pas, mais le ridicule du monde, oui!

Cette année, l’affiche du Festival du monde arabe de Montréal, sur laquelle on peut voir un clown à la tête tranchée, a choqué plusieurs intervenants qui n’ont pas hésité à crier leur indignation sur les médias sociaux. Encore de la violence associée au monde arabe? Vraiment? Quel coup de marketing irresponsable!

Pas si vite! L’équipe du festival persiste et signe: « Nous nous moquons surtout de nous-même, clowns au sourire affiché, qui continuons à faire le spectacle malgré un monde qui s’effondre sous nos yeux. »

Le visuel de la thématique du 16e FMA, Hilarus Delirus, a suscité de nombreuses réactions. Depuis le dévoilement de la programmation, nous avons reçu, à travers le courriel, le téléphone et les réseaux sociaux, une quantité importante de commentaires souvent pertinents, parfois élogieux, d’autres insensés ou à caractère injurieux. Entre autres, nous avons eu droit à une panoplie de grossièretés : une affiche violente, sanguinaire, débile, scandaleuse, digne des Arabes, etc..  Certains “sages” ont jugé l’image “irresponsable”. D’autres “experts” ont évoqué un “coup de marketing raté”. La liste est longue. Notons que les plus agressifs des attaquants appartiennent, presque à parts égales, aux deux communautés, québécoise de souche et arabe d’origine. Les insultes venaient souvent de dogmatiques ou de xénophobes, les deux voix les plus audibles de la réalité. Cela nous rassure ! Au FMA, ces deux groupes nous talonnent. Et ça ne nous dérange pas de les contrarier.

Toutefois, nous tenons à saluer tous ceux qui ont entretenu avec le FMA un échange vif et intelligent autour du visuel, apportant un regard critique, franc, ouvert et honnête. Leurs opinions nous sont très chères et c’est principalement à eux que nous adressons cette note. En premier temps, nous nous sommes contentés de répondre à tous les messages en référant d’abord au texte thématique publié sur notre site web, ensuite à l’entrevue de notre porte-parole, Mme Rachida Azdouz, diffusée sur les ondes de 98,5 fm Montréal. Nous voulions mieux discerner la diversité et les motifs des perceptions, recueillies principalement dans le vaste espace public virtuel – devenu une véritable tour de Babel, mais aussi relevées minutieusement auprès des amis fidèles au FMA qui connaissent bien sa vision et sa démarche. Avec ce qui suit, nous souhaitons aujourd’hui, à la veille de l’ouverture du FMA, rendre nos intentions plus claires sans fermer la parenthèse.

Le visuel

Il est tout à fait compréhensible qu’un travail graphique n’obtienne pas l’unanimité, de même qu’une partie du public soit en désaccord total avec la perspective que le thème propose. Ce qui est surprenant, c’est de voir autant de personnes attribuer au visuel des intentions qui sont en contradiction évidente avec la proposition qui l’accompagne. Une simple visite du site web du festival aurait suffi pour l’avoir devant les yeux. Parmi les détracteurs les plus farouches de cette représentation, rares sont ceux qui ont tapé l’adresse du site inscrite sur l’affiche, ou qui ont pris la peine de lire le texte mis en lien sur la page d’accueil, ou aussi de jeter un coup d’œil sur la programmation, la ligne thématique et l’historique du FMA!

Depuis 16 ans, l’affiche du festival se veut un énoncé visuel qui questionne et interpelle, reflétant l’esprit du thème. De Razzias à Prophètes rebelles et de Harem, aux frontières de l’interdit àCharabia, nous n’avons jamais opté pour les raccourcis. Hilarus Delirus n’y fait pas exception ! L’image montre un musicien fantaisiste, clownesque, la tête riante par terre et jouant du violon avec un sabre, un flot de mots et de notes jaillissant de son cou. Cette image ne vise pas à véhiculer un message défini et arrêté. Elle invite à la réflexion et à l’interprétation. Tête coupée ou perdue, le pantin continue à rire et à jouer sa musique avec une épée qui porte aussi bien la symbolique arabe qu’occidentale. Faut-il peut-être rappeler qu’Arlequin est un personnage de la Comédia del Arteportant un chapeau oriental ? Ou qu’il est aussi une figure soufie symbolisant la dérision ?

Cela dit, l’affiche n’est pas innocente. On ne le savait que très bien : une tête coupée, un sabre et un “Festival du Monde Arabe”, c’est la recette idéale pour une explosion d’ambiguïtés, de confusions et d’adversités de ce type. Cela devait-il nous empêcher de rendre publique ce graphisme que nous avions réfléchi, discuté et développé pendant de nombreux mois ? Négatif. Il nous était vital de pousser ce cri de résistance contre à la fois le monstre et le marionnettiste !

Violente… d’une certaine façon !

“La culture arabe est meurtrière, même quand elle s’exprime par l’humour et le sarcasme”, lit-on dans l’une des missives les plus révélatrices.

Cette affiche ne divertit pas, c’est évident ! À ceux qui l’ignorent encore, on le redit : le FMA n’est pas un lieu d’exotisme.  Nous n’avons jamais cédé à la tentation de puiser dans les images faciles et les symboliques de l’orientalisme fastfood pour caresser un imaginaire en manque d’exaltation. Nous ne sommes pas non plus des prêcheurs de la bonne parole, ni des missionnaires du consensus interculturel. On nous reproche le timing, car “ça n’aide pas à l’apaisement”. Pour nous, l’apaisement ne se fait pas dans le mensonge, ni dans la peur.

Le FMA est sans nul doute apolitique, au sens commun du terme, c’est-à-dire dans la mesure où le mot politique veut dire quête de pouvoir, idéologie, partisanerie. Cette impartialité perd tout son sens quand il est question de vivre ou de mourir, quand il s’agit de faire face aux génocides, aux exodes, aux exécutions sommaires, à la lapidation, à la barbarie… Aujourd’hui, le monde arabe meurt et se meurt dans une horreur généralisée, et sa culture avec. Des traditions et des groupes ethniques, linguistiques et religieux sont menacés de disparition. Des cités antiques, telles Maaloula, Palmyre ou Alep, patrimoines de l’humanité et témoins des grandes et anciennes civilisations de l’Orient, sont saccagées. Face à ce tourbillon de violence qui emporte peuples et cultures arabes dans l’abîme, nous ne pouvions rester de marbre et feindre l’indifférence. Plutôt que de plonger la tête dans le sabre (euh, dans le sable), nier ce qui violente et faire comme si de rien n’était, usant de la culture comme analgésique, nous avons choisi de faire face à la dure réalité du monde.

Pris à l’étau entre les fondamentalismes religieux et les politiques perverses des pays occidentaux, le monde arabe est mis à mal aussi bien par la guerre et la destruction que par la mauvaise foi et le déni. Ses cris, sa détresse, mais aussi les résistances nobles qu’il engendre, se perdent sur nos écrans dans des images chocs répétées en boucle, vidées de tout leur sens. Rester sourd à ces cris, voilà ce qui serait complètement irresponsable. Hilarus Delirus est une tentative de surmonter, par l’hilarité et le délire, les temps sombres auxquels nous faisons face, comme le font d’ailleurs beaucoup d’artistes arabes qui, à travers les performances musicales ou théâtrales, le cinéma ou la danse, expriment ce mal-être et cette souffrance. Nous sommes convaincus qu’il est complètement approprié de vouloir partager le vécu du monde arabe et de sa culture avec notre public, au risque de perturber le confort et le bien-être de certaines âmes sensibles ou haineuses. Un bien-être qui a pourtant l’air de bien s’accommoder d’un immense flux d’images violentes, réelles et inouïes, diffusées presque en direct sur des millions d’écrans de télévision et d’ordinateur et produites, curieusement, par des chaînes qui cherchent avant tout à divertir !  Voilà de quoi s’inquiéter vraiment !

Certains ont exprimé, en toute bonne foi, leur crainte de voir le FMA assimiler, par cette démarche, la culture arabe à une culture de la violence. Comme le suggèrent les noms, la majorité des personnes classant l’affiche dans la catégorie “ça renforce l’image de l’arabe terroriste” sont d’origine arabe. Voilà où réside la vraie violence : on a donc fini, sous la pression d’un discours médiatique et socio-politique de plus en plus essentialiste, par s’approprier le préjugé. S’il est impératif de reconnaître que le monde arabe n’est pas étranger à sa tragédie, il est tout autant urgent de ne pas succomber à la tyrannie de l’image. Défiant l’image par l’image, le personnage de l’affiche est, à juste titre, l’expression d’une culture arabe qui résiste, continue d’exister et tente malgré tout de s’élever par-delà l’hypocrisie et le déni qui lui font tort.

Nous sommes les artisans d’un festival qui porte, à bout de bras et depuis 16 ans, une culture stigmatisée au quotidien. Il n’est pas difficile de concevoir l’ampleur et la lourdeur de cette tâche. Mais, notre souci restera toujours celui de proposer, dans une perspective humaniste, sans concession, une culture arabe confiante, vivante et inclusive. Ce n’est pas l’humour, dans sa version “faire rire de son propre drame” qu’on voulait mettre de l’avant dans cette affiche. S’il fallait lui choisir un “genre”, ce serait probablement la caricature. Une tentative d’ironie noire qui veut plus faire réfléchir que rire. À l’image du personnage Hanthala de Naji El Ali, notre arlequin tourne le dos aux bonnes façons pour nous montrer la réalité dans toute sa cruauté.

Au final…

Avec cette affiche, nous avons choisi de nous moquer des clichés du monde arabe et de ses paradoxes, mais également de ceux de l’occident et de ses images tendancieuses. Nous nous moquons surtout de nous-même, clowns au sourire affiché, qui continuons à faire le spectacle malgré un monde qui s’effondre sous nos yeux. C’est “le délire comme antidote”, comme l’avait bien résumé Yves Bernard dans “Le Devoir”.

Un clown arabe privé de sa tête, c’est le symbole d’une culture arabe guillotinée, séparée des mots de ses grands poètes et libres penseurs, auxquels un hommage a été rendu par le FMA à travers la chanson – thème Hilarus Delirus.

Venez donc au 16e FMA voir avec vos oreilles et écouter avec vos yeux les excellentes performances des artistes invités, de la musique psychédélique à la musique classique, de la danse au cinéma et de l’humour au Salon de la culture. Vous y êtes tous attendus avec plaisir. Ne craignez rien, le clown du FMA ne tue pas, mais le ridicule du monde, oui !