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Mammouth en cage: Journalisme d'opinion ou journalisme de réflexion
Je pense que

Mammouth en cage: Journalisme d’opinion ou journalisme de réflexion

J’étais assis devant Serge Bouchard, au studio 17 de Radio-Canada. J’attendais le moment où la petite lumière rouge s’allumerait pour signaler le début de l’enregistrement de ma chronique à l’émission C’est fou. J’entre dans ce studio comme on entre dans un temple, pour vivre une expérience privilégiée, avec un monument de la culture québécoise.

La voix de Serge Bouchard enrichit les ondes de la radio publique francophone depuis des dizaines d’années. C’est une voix que tout le monde au Québec connaît. C’est une voix impressionnante, enveloppante. Riche de sagesse et empreinte de compassion. Elle sécurise, mais questionne en même temps. Mais malgré la légende, l’homme demeure modeste. Presque timide, quand on le connaît peu. Un véritable sauvage, dans toute la noblesse que ce terme peut avoir, comme il aime lui-même le dire. Pas pour rien que le titre de tous ses livres comporte le nom d’un animal. Il saurait vous dévorer tout rond s’il le voulait, mais il vous laisse la vie sauve, étant, semble-t-il, complètement indifférent à toute idée de compétition. Il s’abreuve de rencontres.

serge-bouchardLes premières fois que je lui ai rendu visite, pour ces dix minutes que je prépare toute la semaine, il a presque réussi à me donner l’impression que c’était moi, le prof, et lui, l’élève. C’était pour me mettre à l’aise, évidemment. Il sait bien que pour un jeune chroniqueur, c’est intimidant d’entrer dans son antre. Les lectures que j’ai préparées autour du thème de la semaine, il les a probablement lues. L’angle que j’ai aiguisé, il en devine sûrement les tenants et aboutissants. Mais il sait se taire, et il sait faire sentir que ce que nous disons, par la nouveauté de notre rencontre elle-même, est neuf et important.

C’était la dixième fois que je lui rendais visite. Je commençais à apprivoiser la bête. Et les techniciens, de l’autre côté de la vitrine, s’afféraient plus longuement que d’habitude à quelque détail de calibrage de micros, m’accordant quelques minutes supplémentaires avec lui et son acolyte, Jean-Philippe Pleau, pour jaser à bâtons rompus. C’est curieux, mais donner l’impression d’une complicité en ondes vient souvent bien avant une complicité réelle, dans ce métier. Les deux hommes pensaient à un prochain thème d’émission à voix haute : l’opinion. Et j’écoutais davantage que je participais à la discussion.

Les vieux sages dispensent leur sagesse au moment où on s’y attend le moins, et Monsieur Bouchard ne fait pas exception à la règle. Il n’a pas la prétention des sermons. Il ne donne plus de cours depuis longtemps. Il discute. Et au détour d’un détail, il illumine tout l’espace qui l’entoure. En deux ou trois coups de pinceau, il a brossé un tableau de l’espace que prenait l’opinion dans l’espace public québécois. Sans nommer de noms, il est trop délicat pour ça, il a commencé par évoquer ceux qui parlent fort à droite, qui caricaturent leurs arguments en prenant position sans nuances. Mais, a-t-il dit, il y a le même problème à gauche, où les prises de position dans l’espace public ne sont souvent qu’un prétexte pour dispenser des dogmes solidaires prémâchés. Même chose autour de la question nationale : il y a le journal souverainiste, le journal fédéraliste et le journal populiste. Et les chaines de télé se déclinent grosso modo de la même façon. Partout, il y a des couleurs qui s’affichent d’avance et des idées préconçues. Des «talking heads» qui déballent leurs éditos dont on devine la teneur du propos après trois phrases.

Partout, il y a des couleurs qui s’affichent d’avance et des idées préconçues. Des «talking heads» qui déballent leurs éditos dont on devine la teneur du propos après trois phrases.

Ce modèle journalistique, il est pertinent de le rappeler, est calqué sur ce que sont devenus les médias américains à la fin des années 1960. Pendant l’élection présidentielle de 1968, la chaine ABC, en mal de cotes d’écoute, a demandé à un intellectuel de gauche, Gore Vidal, et un intellectuel de droite, William F. Buckely, de tenir une série de débats télévisés en amont de l’affrontement entre Richard Nixon et Hubert Humphrey. L’histoire en est relatée dans le documentaire Best of Enemies de 2015, réalisé par Robert Gordon et Morgan Neville. Au lieu de prétendre à quelque objectivité que ce soit, ces débats présentaient des opinions assumées, bien campées de part et d’autre du spectre politique. Le point culminant de cette série de rencontres, devenu moment classique de télé, est survenu lorsque Buckely, la caricature de la droite bourgeoise de l’époque, est sorti de ses gonds en disant à Vidal qu’il allait le frapper au visage s’il n’arrêtait pas de le traiter de «crypto-nazi.» Pas très chic, mais ABC a rapidement grimpé dans les sondages de cotes d’écoute par la suite.

Aujourd’hui, cinquante ans après cette «innovation» médiatique, le paysage journalistique américain est forgé par ce genre de débats. On appelle ça du journalisme d’opinion, pour être doux, ou encore du débat spectacle, pour le dire plus durement. Et dans l’intervalle, le paysage québécois a emboîté le pas pour deux raisons fort simples, toutes deux ancrées dans une perspective d’efficacité : ça donne des excellentes cotes d’écoute et ça coûte très peu cher à produire. Aujourd’hui, ce type de journalisme, devenu omniprésent, est un rouage essentiel de la logique marchande qui surplombe la logique médiatique.

Nous, les journalistes d’opinion, nous savons tous cela. La question est de savoir ce que nous désirons forger comme espace médiatique pour les cinquante prochaines années.  Trois possibilités s’offrent à nous. Nous pourrions nous résigner à la logique marchande, ce qui serait évidemment une erreur. La réflexion sérieuse ne peut que manquer d’oxygène si elle se soumet au marché. La réflexion instrumentalisée, voire abêtie, par les besoins toujours renouvelés du profit, ne mérite pas le nom de réflexion. On n’a qu’à penser à la mainmise que possèdent bon nombre d’industries sur des départements universitaires scientifiques entiers pour se rappeler à quel point l’argent peut influencer la pensée dans une direction donnée, qui est toujours la direction de la rentabilité, et non la direction de la réflexion réellement féconde.

Nous pourrions aussi embrasser la logique doxique actuelle en nous disant que si nous refusons de penser avec des partis pris, nous laissons toute la place à nos adversaires politiques dans l’espace public. Ceci est aussi une erreur, je crois, pour deux raisons. Dans un premier temps, il me semble que réfléchir ainsi mène inévitablement le journaliste d’opinion à regarder son public lecteur/auditeur de haut. Le public n’est pas dupe. Quelqu’un qui écoute la radio, la télé, ou qui lit le journal, comprend très bien quand quelqu’un parle avec un parti pris. Et si l’auditeur ne se sent pas représenté par l’opinion défendue, il fermera tout simplement le poste. Cela favorise la formation de cliques doxiques autarciques, ce qui va évidemment à l’inverse d’un sain débat démocratique. Dans un deuxième temps, il est tout simplement faux de penser que nous soyons prisonniers de cette logique d’affrontement d’opinion puisque dans un univers médiatique aussi éclaté que celui d’aujourd’hui, élargi sans fin par les nouvelles technologies, il n’y a pas que deux côtés à chaque débat, et les journalistes d’opinion ont beau jeu pour créer eux-mêmes des espaces autonomes de réflexion ajustés à leur vision de ce que doit être une réflexion publique authentique.

On gave l’auditoire d’idées toutes faites et de phrases commodes au lieu de tâcher de présenter des outils permettant la réflexion autonome.

Cela ouvre la troisième voie. Celle où on pense vraiment, authentiquement, en ne s’isolant pas des points de vue adverses dans nos propres prises de parole, refusant de se mettre la tête dans le sable de nos propres biais cognitifs. C’est ce que défendait Serge Bouchard, ce matin-là au le studio 17. «On n’entend plus ça, des gens présenter les arguments de chaque côté de la question, puis s’arrêter. Il y a ceci, il y a cela : à vous.» Il a raison. L’opinion, dans les médias des cinquante dernières années, ne laisse pas l’auditeur penser par lui-même. On gave l’auditoire d’idées toutes faites et de phrases commodes au lieu de tâcher de présenter des outils permettant la réflexion autonome.

Depuis que Serge Bouchard m’a dit ça, je tâche, quand je réfléchis dans l’espace public, de présenter toujours au moins deux côtés à chaque question, et de laisser le public trancher. Les journalistes d’opinion peuvent être, oserai-je dire, des journalistes réflexion. Ils peuvent ne pas être là pour distribuer des pamphlets politiques. Ils peuvent être là pour ouvrir l’espace public en l’investissant d’outils de conceptualisation. Soit on ferme l’espace avant même de l’avoir ouvert et on en sape tout l’oxygène. Soit on ouvre des clairières, pour parler comme Heidegger, et on laisse les promeneurs choisir leur chemin.

Je pense que nous avons le devoir de présenter au lecteurs et aux auditeurs le fruit d’un travail de recherche sérieux, qui n’est pas à la portée de tous, souvent pour des simples raisons de manque de temps, et non de manque d’intelligence – comme semblent le penser certains éditorialistes qui aiment penser pour nous. Ce devoir est profondément démocratique. Ouvrir un espace de réflexion n’est pas un match de boxe. C’est un échange de tennis où personne ne tient absolument à gagner le point. Si notre espace public peut encore profiter de la sagesse de Serge Bouchard, ce mammouth d’une autre époque, ne tentons pas de mettre en cage ce qui ne vit que dans l’aventure des terrains sans sentiers battus. Le journalisme d’opinion semble bien là pour rester, à nous d’en faire quelque chose d’intéressant et de porteur d’avenir.