Librairie La Liberté
L'art de l'esquive
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L’art de l’esquive

On l’a dit et redit, le narrateur de Prochain épisode  peint, avec feu et émotion, le décor intime du colonisé. Hubert Aquin a marché sur les brisées de l’identité québécoise et a écrit un roman qui, selon André D’Allemagne, « constitue un émouvant témoignage de la lutte de décolonisation au Québec[i] ». Tout en étant une mine d’images et un hercule verbal, le roman d’Aquin est régi par la réalité mixte de la subjectivité du sujet et est fondé sur le commerce entre différentes intelligences: « l’autre était tout près de moi sur la route, roulant dans mon sillage et moi dans le sien […] l’autre![ii] » et « À vouloir me faire passer pour un autre, je devins cet autre […].[iii] » La représentation commune du Moi par l’Autre, en plus d’évoquer des problèmes ontologiques, évoque un sous-terrain bienfaisant, un miroir dans lequel se regarde la conscience du révolutionnaire et du dépossédé. L’exposition de ce point de vue est précédée par la mise en œuvre d’une véritable imagination sociologique (nous reprenons le terme de Charles Wright Mills). En fait, Aquin transcende les barrières du cadre narratif pour « comprendre le théâtre élargi de l’histoire en fonction des significations qu’elle revêt pour la vie intérieure […] des individus[iv] ».

Il serait inimaginable de songer à Prochain épisode sans en relever la potentialité utopique. Le lecteur averti y décèle l’accent saint-simonien des revendications utopiques, lesquelles consistent à miner l’ordre établi. Confiné dans une cellule, le narrateur aquinien combat le régime qui valorise le conformisme et les comportements d’obéissance civile et d’acceptation, et attend la révolution. Mais l’espace imaginaire de Prochain épisode ouvre la scène vide de la révolution à venir, en la parant du voile de l’informe à la manière d’une hallucination négative: « Je me sens fini; mais tout ne finit pas en moi. Mon récit est interrompu parce que je ne connais pas les premiers mots du prochain épisode. […] J’ai confiance aveuglément, même si je ne connais rien du chapitre suivant […][v]. » Le narrateur se positionne en retrait, ampute son pouvoir symbolique, lequel pourrait monopoliser et contrôler les emblèmes et les représentations imaginaires de la révolution. Si Aquin croit à l’autodétermination des peuples, s’ensuit que la révolution n’est pas le fait de la plume ni ne résulte de l’activité imageante d’un seul homme. Elle prend racine dans la fraternité: « […] nous n’avons jamais cessé de préparer la guerre de notre libération, mêlant notre intimité délivrée au secret terrible de la nation qui éclate […]. Ce n’est pas l’évasion que nous avons cherchée de ville en ville, mais la fraternité absolue de la révolution[vi]. »

Poursuivons notre cheminement de pensée en paraphrasant Alain Pessin qui, dans L’imaginaire utopique aujourd’hui[vii] proposait ceci: pour quitter l’ancien monde, il est possible de ne pas le mettre à sac de fond en comble. Il suffit de refuser d’appliquer certaines règles (domination, hiérarchie, obéissance) qui gouvernent la société. De cette manière, la rupture opérée est comparable à un art de l’esquive. Chez Aquin, s’il y a une sorte d’esquive, c’est que Prochain épisode met en mots la lutte au régime colonial et fictionnalise les rapports réciproques des acteurs sociaux comme la domination. Toutefois la rupture mise de l’avant par le narrateur de Prochain épisode constitue l’appel de la révolution et non son achèvement, tapi dans l’ombre d’une « révolution de papier » ou d’une révolution « chancelante »: « Ce livre défait me ressemble. Cet amas de feuilles est un produit de l’histoire, fragment inachevé de ce que je suis moi-même, et témoignage […] impur de la révolution chancelante que je continue d’exprimer, à ma façon, par mon délire institutionnel[viii]. » La révolution recherchée est extralittéraire. Le romancier ne se contente pas d’être le spectateur d’une révolution imaginaire et ne désire pas la vivre par procuration, évitant ce que D’Allemagne nomme la « résistance mythique » caractérisée par ce colonisé qui « engage sa révolte dans les voies sans issue, ce qui lui donne l’illusion de l’action, voire de la puissance[ix]. » Le narrateur est bien conscient de mettre en texte le contrepied de la liberté, l’aliénation, et que l’écriture n’y peut rien: « Rien n’est libre ici: ni mon coup d’âme, ni la traction adipeuse de l’encre sur l’imaginaire […] Rien n’est libre ici, rien: même pas cette évasion fougueuse que je téléguide du bout des doigts et que je crois conduire quand elle m’efface. Rien! Pas même l’intrigue […][x]. » Et c’est peut-être ici que réside l’étonnant paradoxe de Prochain épisode: la littérature est prise à bras-le-corps puis relâchée, initiant le geste créateur tout en le condamnant. Le narrateur qui se sait écrit et se sent écrire ne cesse de faire état de son impuissance et de son inaction: «  Écrire une histoire n’est rien, si cela ne devient par la ponctuation quotidienne détaillée de mon immobilité interminable […][xi]. » et « […] drapé dans ma dépression de circonstance, je meurs d’inaction et d’impuissance[xii]. »

Tracer les contours du prochain épisode, entr’apercevoir les horizons utopiques, rendre invisible la révolution pour mieux en cerner les tréteaux, Hubert Aquin, réussit aussi, avec Prochain épisode, à faire parler la société dans le roman tout en la rendant lisible. Une certaine part d’illisibilité demeure, tout le sens n’est pas donné au lecteur. Mais c’est bien dans les mystères et les contradictions de cette écriture unique que le lecteur trouve son réel plaisir et sa véritable liberté d’interprétation.

Alexandre Laliberté, libraire


[i] André D’Allemagne, Le colonialisme au Québec, Montréal, Lux, 2000, p. 124.
[ii] Hubert Aquin, Prochain épisode, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1995, p. 98.
[iii] Ibid., p. 58.
[iv] Charles Wright Mills, L’imagination sociologique, Paris, La Découverte, 2006, p. 7.
[v] Hubert Aquin, Prochain épisode, op.cit., p. 165.
[vi] Ibid., p. 137.
[vii] Alain Pessin, L’imaginaire utopique aujourd’hui, Paris, Presses universitaires de France, 2001, 222 p.
[viii] Hubert Aquin, Prochain épisode, op.cit., p. 88.
[ix] André D’Allemagne, Le colonialisme au Québec, op.cit., p. 108.
[x] Hubert Aquin, Prochain épisode, op.cit., p. 85.
[xi] Ibid., p. 7.
[xii] Ibid., p. 59.