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Inédits de Jack Kerouac : Poussière d’ange

Plus qu’une simple icône de la contre-culture, Jack Kerouac est l’un des plus grands écrivains de ce siècle. De la même façon que les maîtres du jazz ont moins fait leur marque avec leurs compositions que par leur jeu, l’intérêt des bouquins de Kerouac ne tient pas aux histoires qu’il raconte: c’est sa manière de les mettre en mots qui compte. Malheureusement, jusqu’à présent, les traducteurs ont affreusement mal rendu l’étonnante inventivité de son écriture. Le travail de Pierre Guglielmina est d’autant plus remarquable: Vraie Blonde, et autres et Vieil Ange de minuit sont les premières traductions françaises à être à peu près à la hauteur de la prose du grand Jack.

Il faut lire, parmi les articles recueillis dans Vraie Blonde, et autres, celui intitulé Début du bop (en écoutant éventuellement Kerouac nous en réciter la version originale sur l’album Readings by Jack Kerouac on the Beat Generation récemment paru sur étiquette Verve). Lui qui écrivait, dans Sur la route, qu’il voulait «être un Nègre»; qui affirmait, dans Desolation Angels, que «le peuple nègre […] allait être le sauveur de l’Amérique», précise ici qu’il entend dans le be-bop «la langue de l’inévitable Afrique de l’Amérique». Pas étonnant qu’il ait voulu que son écriture parlât elle aussi be-bop.

Les vingt autres articles réunis dans Vraies Blondes, et autres sont d’un intérêt mitigé. Les plus remarquables sont les trois textes dans lesquels Kerouac tente de définir l’esprit de la Beat Generation, et ceux où il présente les principes de sa «prose spontanée» – dont Vieil Ange de minuit est une fascinante illustration.
Triturant la syntaxe et les trois langues qu’il parlait (l’anglais, l’espagnol et… le français!), Kerouac s’y adonne à des improvisations dont la force d’expressivité atteint par moments celle du free jazz: «Accorde-toi avec une douce femme déclinante une nuit – par déclinante je veux dire qu’elle s’allonge & décline de dire non – acuerdo usted con una merveillosa – accorde-tué, Ti Pousse, avec une belle femme folle pi vas t’coucher» (les italiques reproduisent les mots du texte original).

Il est aussi inutile de chercher du sens dans ces phrases que de se demander, par exemple, ce que John Coltrane peut bien vouloir dire dans tel barrissement de son saxo. Ou ce que montrent les carrés noirs parsemant les dernières toiles de Borduas. Vieil Ange de minuit démontre que l’ouvre de Kerouac est loin de se limiter à un évangile pour voyageurs sur le pouce: comme le jazz donne au reste de la musique des allures de Muzak, la plume de Kerouac repousse la prose traditionnelle au rayon des cartes de souhaits…

A la veille du trentième anniversaire de sa mort (Kerouac est décédé le 21 octobre 1969, à l’âge de 47 ans; il en aurait 76 aujourd’hui), il serait temps de réaliser que nous avons perdu avec lui non seulement l’un des plus importants écrivains de notre époque, mais le plus grand écrivain canadien-français. Il faut rappeler que Kerouac est né dans la communauté franco-américaine de Lowell (au Massachusetts), où il n’a commencé à apprendre l’anglais qu’à l’âge de six ans. Il a écrit dans cette deuxième langue, mais en parsemant ses livres de phrases en français: on en trouve d’ailleurs un joli lot dans Vieil Ange de minuit. Il semble que Kerouac n’ait jamais réussi à penser en anglais, qu’il ait passé sa vie à traduire sa pensée en anglais; il a indéniablement toujours pensé comme un damned Canuck.

En attendant que la nouvelle traduction révisée et enfin complète de Desolation Angels arrive bientôt chez les libraires sous le titre Des anges de la désolation (l’ancienne traduction, intitulée Les Anges vagabonds, avait charcuté le bouquin en sautant toute sa première partie!), on se délectera à relire Vieil Ange de minuit pour les étonnantes élucubrations verbales de ce cher «mononcle des États».

Vieil Ange de minuit,
suivi de citéCitéCITÉ et de Shakespeare et l’outsider
Trad. de l’anglais et préfacé par Pierre Guglielmina
Éd. Gallimard, 1998, 109 p.

Vraie Blonde, et autres
Traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina
Éd. Gallimard, 1998, 228 p.