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La Fin de l’exil : Passé composé

Phénomène littéraire fascinant, Henry Roth est cet écrivain juif américain qui fit un tabac, en 1964, avec Call It Sleep (L’Or de la Terre promise, Éd. Grasset, 1989). Un roman d’apprentissage se déroulant dans les ghettos d’immigrants du New York du début du siècle, d’abord paru sans succès en 1934. Après trente ans de silence et divers métiers – enseignant, infirmier, éleveur de canards -, le romancier refit surface au début des années 90, avec le premier tome d’A la merci d’un courant violent, «roman autobiographique» qui devait en compter six. Après Une étoile brille sur Mount Morris Park (1994) et Un rocher sur l’Hudson (1995), voici La Fin de l’exil, qu’il acheva peu avant sa mort, le 13 octobre 1995.

Il allait donc atteindre ses 90 ans, Henry Roth, lorsqu’il mit la dernière main à cette fresque qui fait actuellement près de 1400 pages. Il semble qu’il y ait encore un ou deux manuscrits inédits: les éditeurs sont très discrets là-dessus. Déjà étonnant par son ampleur, ce monument littéraire l’est aussi du fait que le vieil homme y relate, laisse remonter dans sa mémoire, réinvente des événements qui se sont produits il y a soixante-dix ans… et qu’il le fait de façon vibrante, passionnée, vivante, avec un humour et une autodérision implacables.

L’écrivain alterne avec brio le récit de la vie de son héros, Ira Stigman, son alter ego, et les passages où le vieillard qu’il est devenu dialogue avec son ordinateur, Ecclesias. Après avoir raconté son enfance dans le Harlem irlandais et juif, de 1914 – début de la Première Guerre mondiale – à 1920, dans le premier tome; puis son adolescence tourmentée entre sa famille misérable, ses premiers emplois, son aspiration aux études supérieures et sa culpabilité dévorante liée à l’inceste avec sa jeune sour, théâtre du second tome; il en vient enfin aux premières années de sa vie d’adulte.

Nous sommes à Manhattan dans les années 20. Partageant son temps entre un travail de forçat dans le métro de New York et ses études à l’université, Ira devient de plus en plus amoureux d’Edith, une prof de littérature. Mais Edith est la blonde de Larry, son meilleur ami… et elle a aussi un autre amant. De plus, elle est d’une autre classe, vit dans un monde snob et littéraire où l’on discute des mérites de Joyce et de poésie. Quant à Ira, petit juif pauvre et pervers, il est prisonnier de sa bassesse, de l’image négative qu’il a de lui-même et, malgré quelques succès, doute qu’il puisse un jour réussir quoi que ce soit, et surtout à devenir l’écrivain qu’il voudrait être.

«L’élégance ne poussait pas comme cela, ne surgissait pas d’une masse de biens, d’un tas d’argent, de la richesse d’un puretz comme aurait dit Ma en yiddish, d’un magnat quelconque. L’élégance naturelle ne découlait pas de cela. Elle venait d’ailleurs. Comment le formuler? C’était ça qui le gâtait, qui lui manquait: le goût. Il le sentait, comme il l’avait senti dans la belle demeure où il était entré par erreur pour livrer, à l’âge de douze ans, sa première corbeille de chez Park & Tilford. Il l’appréciait. Il en salivait comme devant un mets délectable: le bon goût.»
Par son écriture qui prend parfois des allures de langage parlé, hachuré, entrecoupé de digressions, l’écrivain reproduit le fil de la pensée de son héros. Il multiplie les allers et retours entre ce passé lointain et le présent de 1995, où le vieil homme souffrant sent approcher la mort, et où seuls la présence attentive de sa compagne depuis 50 ans, M., et le travail de reconstruction de son passé par l’écriture le soutiennent. A travers sa minutie maniaque à reproduire jusqu’au moindre détail d’une histoire qu’il avoue lui-même avoir oubliée ou magnifiée ou dévoyée, c’est le processus d’élaboration de son roman qu’il met en scène.

La lecture de l’ouvre monumentale d’Henry Roth est une expérience littéraire jubilatoire, très forte. Naviguant entre la recherche d’absolu et une crudité sans équivoque, le romancier met en évidence, à travers ses confessions les plus intimes, les dualités intérieures de l’être humain. Son «roman», fruit d’un mûrissement de plusieurs décennies de silence et de souffrance, apparaît comme le testament de toute une vie. Avec ça, l’enfant du ghetto juif est devenu un écrivain majeur. Éd. de l’Olivier, 1998, 516 p.

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