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Olivier Todd : Corrigez-moi si je me trompe

Entre une biographie d’Albert Camus (Albert Camus, une vie, 1996) et une autre d’André Malraux (à paraître), l’ex-éditorialiste de L’Express, Olivier Todd, a pondu une courte satire visionnaire, juste à temps pour se faire une bonne place parmi les lectures estivales: Corrigez-moi si je me trompe.

On y rit, bien qu’on puisse objecter que le thème n’est pas spécialement drôle. En l’an deux mille et quelque, dans la ville imaginaire de Newo, en Maniakie (lire Sarajevo, en Bosnie), diverses factions prestigieuses – gouvernants locaux, représentants internationaux, journalistes, universitaires, écrivains – s’emploient plus volontiers à nourrir les conflits, qui sévissent depuis 1992, qu’à les faire cesser. Aiguisant son art du portrait, l’auteur a choisi de traiter l’affreux sujet de la seule manière, sans doute, qui pouvait arracher le rire: en caricaturant à l’extrême chacun de ses acteurs.

Todd a d’ailleurs savamment choisi l’argument qui lui permettrait de se moquer un bon coup des corps de profession qu’il connaît le mieux !=- lui-même en faisant partie: journalistes, universitaires, écrivains. Lorsque débute l’histoire, le Kongress dü Kulturou de la Scarie (lire, bien sûr, l’ex-Yougoslavie) accueille un congrès international dédié à l’ouvre de l’écrivain anglais Martin Fowler (une ouvre qui sera disséquée, et dont on ne saura pourtant rien: c’est dire la moquerie). Outré qu’on ait choisi de tenir cet événement dans la capitale de la Maniakie plutôt qu’à Kradd, capitale phrène (lire serbe), son président Branlo Dadic, ancien psychiatre devenu poète tortionnaire, menace de rompre le calme tout relatif qui sévit en Scarie. «La Kultur, c’est nous. La poésie, c’est moi (.) Expédions des chasseurs-bombardiers. Nucléarisons ce maudit écrivain!» clame le fou, caricature où l’on reconnaît sans mal le véritable dirigeant serbe.

Sous la plume de Todd, qui semble s’amuser comme un petit fou, se succèdent les portraits de quelques principaux moteurs de la guerre de Scarie, plus ou moins reconnaissables, évidemment, selon la connaissance que l’on a du conflit bosniaque, mais néanmoins toujours étonnants. Tel le secrétaire général de l’ONU, Toya Tomashi, à qui l’on doit la «Théorie du Cratère», selon laquelle la meilleure façon de sauver le reste du monde est de canaliser toutes les haines et les horreurs à Newo.

Tomashi le professe, et tout le monde dans le roman semble effectivement s’y employer. De Martin Fowler, dit «La Conscience», portrait à peine déguisé de Bernard-Henri Lévy ±- «belle gueule crispée, front aux rides indélébiles» ±-, qui profite de son séjour à Newo pour entreprendre ce qui pourrait bien être sa propre version du Lys et la Cendre. A la pulpeuse journaliste de la CBB (sic), Jessica Ramsbottom: starlette qui ne semble pas tout à fait dénuée de cerveau, sinon de conscience, mais que Todd ne résiste pas à montrer au lit à la moindre occasion, hurlant son étrange cri d’amour: «Fuck me till I fart.» Au professeur de littérature, Martin Fiasque («dont le nom devient Parcel Miasque dans mille journaux à travers le monde, à cause de l’erreur d’une agence de presse»), au prêtre italien agent triple, au directeur des forces de la Forint, etc., etc., qui s’empêtreront et finiront par s’en sortir très bien. Car il faut bien que la guerre continue.

Les Français, qui sont connus pour avoir, autant que l’amour du mot juste, une propension à en user beaucoup, ne les ont pas mâchés: «Un grand roman politique», s’est exclamé Le Point; «Olivier Todd invente avec ce livre un genre littéraire nouveau», a renchéri Jean-François Revel, de l’Académie française.
Todd a tout à fait raison: les positions de prestige sont une bien grande farce. Nil Éditions, 1998, 176 p.

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