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Sur le seuil : En dépit du bon sang

PATRICK SENÉCAL signe un troisième roman dans un genre infiniment plus exigeant qu’il n’y paraît.

Un roman frais paru atterrit sur mon bureau: Sur le seuil, roman d’horreur. Je ne suis pas versé dans le genre, mes collègues le savent. Oh, j’ai bien lu une dizaine de Stephen King, adolescent, mais je n’en garde que le vague souvenir d’une bagnole sanguinaire ou d’un Saint-Bernard meurtrier. Souvenir trouble et, à vrai dire, à mille lieues de mes meilleurs souvenirs littéraires. Voilà pour mon introduction, peu réjouissante, j’en conviens, pour l’auteur de fantastique dont je vais maintenant parler.

Introduction qui toutefois mettra mieux en relief la très agréable surprise qui fut la mienne lorsque, parcourant le plus récent roman de Patrick Senécal, je reconnus un livre achevé, rigoureusement écrit et, ma foi, plutôt terrifiant.

L’histoire est celle du docteur Lacasse, un psychiatre en fin de carrière qui se trouve confronté à un cas peu ordinaire: l’écrivain Thomas Roy, «l’écrivain le plus adulé du Québec», vient d’être interné après s’être coupé les dix doigts et avoir tenté de se suicider. Roy écrit justement des romans d’horreur, et si l’allusion au maître de l’horreur américain est évidente (Roy/King), le cheminement psychologique qui a mené l’écrivain à la démence l’est beaucoup moins.

Aidé de Jeanne, sa consour de travail – elle-même une grande fan de Roy -, et de Monette, un journaliste à sensations qui voit dans le dossier un scoop énorme, Lacasse va mener enquête. Mais plus le trio fouille le passé de Roy, plus les faits semblent défier toute logique. N’y a-t-il pas un lien étrangement étroit entre l’ouvre de Roy et l’actualité macabre des dernières années? Et comment expliquer la folie collective qui s’empare des patients de l’hôpital depuis que Roy y est entré? En bon psychiatre, Lacasse tente de raisonner la situation, mais n’y parvient plus tout à fait.

La grande force de Senécal est de longer sans franchir la frontière du fantastique passée laquelle on ne croit plus à l’histoire. Ici, pas de carnages orgiaques ou de créatures hollywoodiennes: «Je ne voulais vraiment pas tomber là-dedans. Ça aurait pu tourner en une espèce de confrontation entre le docteur et un fantôme diabolique… Le genre de scène que l’on voit trop souvent, à mon avis, dans le fantastique», souligne Patrick Senécal en entrevue. «C’est pour ça qu’il y a très peu de bons films ou de bons romans d’horreur, parce que ça tombe souvent dans le grand guignol, l’affrontement ultime entre le Bien et le Mal. Le malaise, pour moi, vient plutôt du fait que l’on continue à douter de ce qui s’est vraiment passé. Si l’on nous montre tout ce qui s’est passé, il n’y a plus de doute, donc plus de peur, à mon avis.»

L’opposition entre l’ordre logique des choses et la possibilité d’une «autre» logique sous-tend l’ensemble. Tout au long du roman, le lecteur sait qu’il avance vers quelque chose d’horrible, mais l’auteur le laisse habilement dans un état de suspense qui donne plus de corps aux passages d’horreur proprement dits.

On rencontrera bien, en cours de lecture, quelques petites longueurs, quelques légers tics d’écriture aussi, mais le constat principal est que l’on a entre les mains une belle réussite du genre.

Confession: je ne suis pas plus versé dans le roman d’horreur que je ne l’étais. Trop de parutions, dans ce créneau, érigent le macabre et le sensationnalisme facile en mode littéraire. Mais je suis plus ouvert que jamais aux exceptions. Et je crois sincèrement que Sur le seuil fait partie de ces exceptions.

Sur le seuil,
de Patrick Senécal
Éditions Alire
1998, 438 pages

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