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Armadillo : Assurance tous risques

Oubliez Big Ben, le five o’clock tea et les chapeaux de la reine: le Londres dans lequel nous entraîne avec humour le romancier WILLIAM BOYD, à la suite de son héros expert en sinistres, est une ville de tous les possibles. Une métaphore de la fragile condition humaine, semée de doutes et d’incertitudes.

Peut-on élaborer un roman à partir d’un lieu? Oui, à condition d’y faire évoluer des personnages dignes d’intérêt, impliqués dans une histoire complexe et rebondissante. Éléments de fabrication que le maître ès romans William Boyd n’ignore pas. Pour lui qui a eu le monde, de l’Afrique aux Philippines, de Los Angeles à la France, comme champ d’investigation, le défi d’écrire un roman se passant entièrement à Londres, la ville qu’il habite, est bien relevé. Qui plus est, Armadillo, malgré quelques passages longuets, nous convie à un voyage inquiétant dans le monde des assurances.

Avec humour et flegme, l’écrivain anglais, auteur notamment d’Un Anglais sous les tropiques, des Nouvelles Confessions et de L’Après-midi bleu, a concocté une sorte de chronique de la vie au quotidien dans un Londres de tous les possibles, loin des circuits touristiques et des clichés monarchiques. Sur les pas de son héros, un expert en sinistres à l’emploi d’une compagnie d’assurances, il nous fait pénétrer dans tous les milieux, des cafés populaires aux villas des aristocrates, du bureau d’un grand financier à un stand de taxis de la périphérie.

Le personnage central du roman, Lorimer Black, est un jeune loup de la compagnie d’assurances Fortress Sure. De belle apparence mais célibataire, esprit indépendant un peu excentrique, il a réussi quelques bons coups qui lui ont valu une solide réputation. Mais qu’y a-t-il de vraiment solide dans la vie? De quoi peut-on être certain dans le monde contemporain? Voilà le genre de questions avec lesquelles le romancier William Boyd aime jongler. Jouant sur le mensonge et la vérité, les apparences souvent trompeuses, sur le besoin de sécurité impossible à satisfaire de tout un chacun, il fait de son héros et de son roman une métaphore de la condition humaine.

De Charybde en Scylla
Comme nous tous, Lorimer Black aspire à gagner sa vie honorablement, à faire son boulot avec honnêteté, si possible, et à rentrer tranquillement chez lui pour se reposer. Comme nous tous, il s’est fait une carapace protectrice. D’abord, son vrai nom est Milomre Blocj, c’est hongrois d’origine; son père se nomme Bogdan, son frère Slobodan, ses sours Drava, Komelia, Monika. Il est expert en mensonges et déguisements, choisit avec soin l’accoutrement convenant à telle ou telle rencontre. Puis, il collectionne les armures anciennes, les casques en particulier, une belle image qui donne son titre au livre. Insomniaque incurable, enfin, il ne trouve jamais le repos.
Mais voilà que les choses, qui ne sont pas simples, vont se compliquer encore bien davantage. Par un beau jour gris, comme bien des jours à Londres, Lorimer, venu rencontrer un homme dont il doit étudier la demande d’indemnités à la suite d’un incendie, trouve celui-ci pendu dans son bureau. Mauvais présage. Ce sera le début de bouleversements professionnels et personnels imprévisibles. Après avoir été relativement chanceux jusqu’ici, voici que la malchance va l’accabler, lentement mais sûrement, jusqu’à ce qu’il ait tout perdu ou presque.

«Il dégota une cravate noire au fond d’un tiroir et la mit: elle convenait certainement à son humeur. D’une position de normalité assurée, situation assurée, avenir assuré, compagne assurée, il se trouvait maintenant à la dérive dans l’incertitude et le chaos: sans boulot, sans voiture, sans petite amie, sans argent, sans père, sans sommeil, sans amour… Pas la combinaison de circonstances idéale, quand de surcroît on s’apprêtait à assister à des funérailles dans un crématorium.»

On l’aura compris: William Boyd s’amuse à faire la vie dure à Lorimer. Et si ce dernier avait une certaine tendance à la paranoïa, il met sur son chemin quelques personnages ignobles, mystérieux ou séduisants qui le confirment dans ses doutes. L’écrivain se complaît par moments dans les descriptions, à la fois des lieux visités et des gens rencontrés; il nous perd un peu dans l’embrouillamini financier que Lorimer Black a mandat de dénouer, mais il faut reconnaître son sens de l’observation, son souci du détail qui donnent tant de relief à sa narration.
Armadillo: une sorte de thriller à l’anglaise, plein d’allusions à la fausseté des rapports sociaux d’aujourd’hui; une réflexion sur la fragilité de la vie, au-delà des mensonges qu’on se joue.

Armadillo
Traduit de l’anglais par Christiane Besse
Éd. du Seuil, 1998, 368 p.

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