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Le Journal de Bridget Jones : Fille d’aujourd’hui

Chaque époque voit naître un type particulier d’héroïne dans la culture populaire. La femme trentenaire des années 90, à qui on demande de tout réussir, les anciens apanages féminins – cuisine, vie amoureuse, enfants – aussi bien que les nouveaux – carrière et finances -, a elle aussi ses prototypes: la célibataire chronique, qui poursuit une carrière tout en s’empêtrant maladroitement dans des relations amoureuses qui ne mènent nulle part, façon Ally McBeal ou Cathy, l’héroïne de la bédéiste américaine Cathy Guisewite. Ajoutez désormais la cocasse Bridget Jones.

D’abord né comme une chronique hebdomadaire, d’inspiration biographique, dans The Independant, Le Journal de Bridget Jones a fait un malheur en Angleterre (une suite et une adaptation télévisée sont prévues). Comme ses consours, Bridget, 30 ans, célibataire «inadaptée» à ce monde si complexe, vit sur le mode d’une adolescence prolongée, angoissant sur son apparence et ses relations avec le sexe opposé. Il y a d’ailleurs quelque chose du délicieux Journal d’Adrian Mole, de Sue Townsend (ah! cet humour british!), dans le roman d’Helen Fielding, qui a travaillé pendant 10 ans pour la BBC. Sauf que ce ne sont pas des boutons d’acné dont l’héroïne fait désespérément le compte journalier, mais plutôt des kilos de chair.
Dans son journal, qui s’étale sur une année entière, Bridget compile ainsi ses statistiques quotidiennes: son poids, ainsi que la quantité d’alcool, de cigarettes et de calories consommée. Bref, tout le carburant nécessaire pour passer à travers les dures journées d’une femme esseulée. Flanquée d’une mère insupportable, de relations qui cherchent toujours à la caser, d’un meilleur ami, gai et si compréhensif, et d’un réseau de bonnes copines prêtes à servir de groupe de support en cas de crise, Bridget est en quête d’amélioration personnelle («je suis une enfant de la culture Cosmopolitan, traumatisée par les top models et les tests de personnalité. Je sais que, livrés à eux-mêmes, ni ma tête ni mon corps ne sont à la hauteur»). Et d’un homme qui ne serait pas un «enfoiré affectif» (la traduction est parfois très franco-française) rechignant à l’engagement.
Prise entre ses beaux principes féministes et la pression de toute une culture qui pousse à la recherche d’un conjoint, coincée entre les recettes des magazines féminins et les conseils des bouquins de psycho-pop, Bridget tente tant bien que mal de tracer son chemin. Et, comme beaucoup d’entre nous, elle se perd souvent dans ses contradictions. Au nombre de ses résolutions du jour de l’An, par exemple, elle s’engage à «développer sérénité, autorité et conscience de ma valeur personnelle en tant que femme de qualité, complète sans mec (car meilleur moyen de trouver mec)».

Tentant de tout concilier, Bridget en arrache, rate ses soupers, perd et regagne toujours les mêmes trois kilos, se retrouve devant la télé, à regarder le bêtifiant Blind Date, quand elle veut s’avancer dans la lecture d’un bouquin, attend devant le téléphone l’appel d’un amoureux volage… L’obsession de la perfection, les petites trahisons à son idéal, l’impression de passer à côté de sa vie, le syndrome d’incompétence dès que ça va mal («mon dieu que je suis nulle»): impossible de ne pas s’y reconnaître un peu beaucoup.

Délicieusement superficiel, finement observé, savoureusement autodérisoire, Le Journal se lit le sourire aux lèvres, porté par une écriture télégraphique, propre au genre, une plume vive et un esprit narquois. Pas un monument littéraire, mais une désopilante plongée dans l’air du temps, miné d’incertitudes. Albin Michel, 1998, 358 p.

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