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Tony Hillerman : Faire bande à part

Depuis plus d’un quart de siècle, le grand manitou du roman policier, TONY HILLERMAN, sonde la nation navajo. A l’occasion de la parution de son nouveau livre, Un homme est tombé, l’écrivain américain nous parle de sa fascination pour la culture navajo et du choc des générations.

Pour parodier deux de ses titres, Tony Hillerman, c’est un peu «Femme-qui-écoute» «Dieu qui parle». L’écrivain américain de 73 ans a consacré l’essentiel de son ouvre au roman policier et à la culture navajo. Il nous fait découvrir ce peuple d’Indiens d’Amérique depuis plus de 25 ans, dans une douzaine de livres qui mettent en scène, en duo ou en solo, le jeune Jim Chee et le vieux Joe Leaphorn, deux flics navajos. Deux générations et leur fossé. On vient de lancer la traduction française de la dernière enquête du tandem, Un homme est tombé, chez Rivages. Nous avons joint Tony Hillerman chez lui, à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, tout près de son site de prédilection…

Hillerman fait un peu bande à part dans la brigade d’écrivains de roman noir américains qui font sensation, autant chez eux que sur le reste de la planète, et particulièrement dans l’espace francophone. Connaissant la fascination qu’exercent et l’Amérique et les peuples indiens, sur les cousins français, le succès d’Hillerman peut sembler évident. Mais, heureusement, l’ancien journaliste évite la complaisance et l’exotisme de pacotille.

Il a combattu lors de la Deuxième Guerre mondiale. Blessé au front, en France, il est rapatrié aux États-Unis. Puis, dans son camion, toujours au service de l’armée, il reçoit LA révélation, en croisant sur son chemin une célébration rituelle navajo. Cette vision l’habitera longtemps avant qu’il ne se risque à l’écriture d’une première aventure en terre indienne, au début des années 70. Les ingrédients de la recette à succès d’Hillerman étaient semés.

«J’ai grandi dans une région rurale, en Oklahoma; enfant, je fréquentais une école où la majorité des étudiants était d’origine amérindienne. Mais ils étaient totalement assimilés; ils étaient comme nous, des fermiers! Les gars avec qui je jouais ne savaient probablement rien de leurs origines. Alors, quand j’ai été en contact avec le peuple navajo, qui est beaucoup plus proche de sa culture ancestrale, j’ai été vivement impressionné; c’est comme ça qu’est née mon admiration.»

Un certain regard
Outre la qualité des intrigues, l’intérêt des romans d’Hillerman réside incontestablement dans ce regard posé sur la nation navajo, dans un climat qui éclaire subtilement cette culture. «La perception que les Nord-Américains ont de cette mosaïque que forment les peuples indiens est souvent la suivante: ils tendent à les imaginer comme étant un groupe homogène, comme si c’étaient "les" Indiens. Et, par les temps qui courent, les Indiens sont plutôt populaires; on les voit au cinéma… Pourtant, la différence entre les Hopis et les Navajos, par exemple, est énorme au niveau des croyances, des mythologies… L’homme blanc, autant aux USA qu’au Canada, a oublié que, lorsqu’il est arrivé, les Indiens avaient déjà une culture complexe et sophistiquée. Ce ne sont pas des hommes primitifs, loin de là. Mais ils privilégient de tout autres valeurs que celles venues d’Europe.»

Surtout les jeunes générations! Et ce conflit se dessine entre le vieil enquêteur à la retraite, plus «blanc» que la jeune recrue:«Je suis imprégné de la culture navajo depuis plus de 40 ans; les Navajos de ma génération avaient été envoyés dans des écoles d’État, où il fallait d’abord parler anglais, loin de leur famille et de l’éducation ancestrale. Alors que les plus jeunes ont été élevés sur la réserve, dans les écoles de leur nation, dans leur propre langue, et ils sont beaucoup plus ancrés dans leur culture. Ils ont un profond respect des rites; ce n’est pas seulement une mascarade. Ils prônent des valeurs non matérialistes, non compétitives, familiales…
«J’ai 73 ans, je m’intéresse à l’espèce humaine, en général, et à la nation navajo, plus particulièrement, depuis longtemps. Je ne me base sur aucune statistique, mais sur le gros bon sens. Un jeune policier, comme Jim Chee, qui a été éduqué selon les principes de l’Harmonie, ne croit pas à la vengeance ou à la punition. Il a beau être policier, il est d’abord un être humain; et les valeurs associées à l’Harmonie vont prédominer dans sa logique.»

A notre époque de sursaut spirituel, la réputée sagesse indienne devient-elle une proie de choix pour les terroristes de l’âme? «Le développement des courants new age amène de plus en plus de gens à chercher un sens à leur vie; ces gens qui ont deux BMW dans le garage et qui prennent conscience que leur vie ne veut rien dire. Et ce n’est pas "à la mode" de se tourner vers le christianisme, le judaïsme, et toutes les religions dominantes, politically correct. Les gens cherchent de la spiritualité exotique, sophistiquée. J’ai connu une femme juive qui revendiquait du sang indien, et prétendait même être une princesse indienne. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de "royautés" dans ces cultures: elles sont viscéralement démocratiques. Les leaders sont nommés par la tribu.»
Tony Hillerman est aussi «indien» que son vieil enquêteur Leaphorn est «blanc». Le personnage ressemble beaucoup à son créateur. «J’ai bien peur d’être un peu Joe Leaphorn. De la même façon qu’il ne peut s’arrêter de travailler et de mener des enquêtes, même s’il a pris sa retraite, je ne peux m’arrêter d’écrire… Je me perçois parfois comme un sociologue, comme un anthropologue, comme un ethnologue. Mais je suis un amateur dans tous ces domaines. Les scientifiques étudient le sujet dans les petits détails; mais le grand public ne s’intéresse pas, d’abord, aux petits détails.»

Un homme est tombé
de Tony Hillerman
On déterre un vieux cadavre. Des histoires d’héritage, de profanation de lieu sacré, de conflits d’intérêts… Le squelette d’Harold Breedlove, disparu il y a une dizaine d’années… Une vieille enquête de Joe Leaphorn, avortée à l’époque… Et qui retombe dans les mains du jeune perturbé Jim Chee, qui traverse ce récit dans un état (second) de grâce. Ça ne se résume pas: des tranches de vie, de mort, et plein de miettes qui trépignent dans l’assiette. D’une certaine façon, de la justice à l’état pur. Nouveau western! Rivages/Thriller, 1998, 273 p.

Pour en savoir plus sur la culture indienne d’Amérique
La collection Terre indienne de l’éditeur Albin Michel peut vous permettre d’aller beaucoup plus loin. Jean-Louis Rieupeyrout y signe Histoire des Navajos. Le photographe Edward S. Curtis propose une saisissante galerie de portraits dans L’Amérique indienne. Également au menu, de la littérature indienne d’Amérique de souche!

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