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Une douzaine de beignes pour le sergent : La police en quête

Entre deux arrêts au Bon-Beigne-Café, les inspecteurs mis en scène par ANDRÉ TRUAND trouvent enfin de quoi brûler les calories vides.

Si le boulot d’un inspecteur de banlieue frôle parfois l’inertie, il est des enquêtes qui sortent de l’ordinaire. A Laval-des-Rapides, dans un quartier «insupportablement paisible, à la limite de la navreté, aux confins de la neurasthénie», le morne quotidien bascule complètement quand un étudiant est retrouvé sans vie dans un parc, «le crâne à ciel ouvert». Le tandem Danseret-Dumulon, les Laurel & Hardy de la police lavalloise, met aussitôt la main à la pâte. Les inspecteurs, pas éblouissants d’intelligence mais méthodiques et tenaces – des flics, en somme -, ont pour mandat d’élucider l’affaire. Une affaire aussi sombre qu’un café bien corsé.

Ainsi commence Une douzaine de beignes pour le sergent, premier roman d’un auteur au nom tout à-propos, André Truand. Pas banal, ce roman. Essoufflant, même, tant Truand se rit des formules toutes faites et des clichés. Rédigé sans prétention, mais avec rigueur et invention, ce roman fait jaser. Quelques bons papiers ont déjà souligné un humour et un sens de l’intrigue peu communs, alors que les commentaires saisis au vol à ce jour portent à croire que le livre ne fait pas la douce pitance que de la critique. Truand et moi avons pris un café ensemble, histoire de faire le point.

Ce qui étonne d’emblée, en ouvrant les pages de ce polar made in Laval, c’est la grande richesse du texte, qu’on ne pourra certes pas taxer de banalité. «Je suis tout simplement incapable de présenter une phrase bâclée à un lecteur. Je veux qu’il y ait une certaine densité. Que le lecteur en ait plein la gueule, même… A la rigueur, qu’il referme de temps en temps le livre et aille faire un tour!»

Le tournis nous prend parfois, à vrai dire, mais pas au sens péjoratif. Truand métamorphose une banlieue tristounette en un théâtre policier aux personnages aussi nombreux que colorés, protagonistes d’une intrigue tissée plus serrée qu’un tapis persan. «Au départ, ça devait être un court récit, puis j’ai commencé à étoffer. Un personnage s’est invité; j’ai dû en inviter un autre, puis un autre. La mécanique de l’intrigue est devenue de plus en plus complexe. A la fin, ça ressemblait à une machine infernale.»

Dans la communauté du Mont-de-La-Salle, l’école secondaire du quartier, les meurtres se succèdent. A cela se mêlent des affaires de drogues, des affaires de mours et des querelles papa-fiston qui depuis longtemps couvaient. Il faut dire que tout le monde a les nerfs à fleur de peau. Danseret et Dumulon les premiers, parce qu’ils voient bien que la situation leur échappe comme un poulet décapité. «Dans les cent dernières pages, il y a un crescendo, très cinématographique.» C’est le moins qu’on puisse dire.

Où puise-t-il ses idées tordues, le Truand? «Il faut s’inspirer de la vie réelle. Les gens, malgré eux, sont drôles, ils ont des à-côtés pittoresques. Les policiers surtout! Mais il ne faut pas se contenter de lieux communs, comme les beignes.» D’ailleurs, en dépit d’une plume qui aime chatouiller là où ça fait rire, le travail des flics est on ne peut plus sérieux, donc crédible, ce qui fait l’une des forces du roman. «Il n’y a pas beaucoup de blagues autour de l’enquête. Je me suis basé sur les sergents que j’ai rencontrés, à travers mes pérégrinations amateurs. Ils appartiennent à une caste très supérieure, dans la police, et il est parfois aberrant de voir à quel point ils prennent personnellement, émotionnellement les dossiers. Je comprends qu’ils prennent leur retraite anticipée assez jeunes…»

A l’heure du dénouement, Danseret et Dumulon devront une fière chandelle à un inspecteur en herbe, le jeune Ollie Fougère, lecteur assidu de polars et lui-même tenté par la plume – il ébauche des romans sur les napperons d’un restaurant grec de Laval. Après l’avoir longtemps trouvé casse-pieds, les inspecteurs professionnels se rendent à l’évidence: le gosse a mis le doigt sur des éléments du plus haut intérêt. Ollie, c’est un peu le double de Truand: «Comme moi, il a toujours le nez fourré partout!»

Et si notre Truand avait lui-même déjà trempé dans pareille soupe au poulet? «Ça, je ne peux pas en parler.» Avare d’indices, il enchaîne tout de même: «A un moment donné, un sergent-détective m’a donné le choix: "Ou bien tu continues à faire dans la réalité, à nous emmerder, puis on te colle des accusations d’entrave au travail des policiers, ou bien tu te réfugies dans la fiction." Je pense que j’ai fait le bon choix…» Au fait, André Truand n’a toujours pas de casier judiciaire.

Une douzaine de beignes pour le sergent ne sera pas un polar orphelin. La suite est déjà sur le métier: «Tous ceux qui ne sont pas morts dans le premier vont apparaître dans le deuxième, qui se déroule cinq ou six ans plus tard. Je voulais laisser le temps aux nombrils pas secs de sécher.»

Si vous entrez un jour dans un restaurant grec, à Laval, et apercevez un escogriffe à la bouille sympathique, dans un coin, en train de noircir du papier, vous assistez probablement à la naissance d’un polar digne de ce nom.

Une douzaine de beignes pour le sergent,
d’André Truand
Éditions Québec Amérique
1998, 360 pages

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