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De père français : La haine

Homme discret, l’écrivain français Michel del Castillo est de ces auteurs dont l’ouvre s’est nourrie et construite à partir de blessures profondes. Né à Madrid en 1933, soit à trois ans de la guerre civile espagnole qui allait se conclure par une dictature de près de quarante ans, l’auteur de La Nuit du décret (1981), du Démon de l’oubli (1987) et du Crime des pères (1993) n’a cessé de creuser par l’écriture le malheur de son enfance. Sa mère, espagnole, envoyée en camp de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale, il ne put compter sur son père, un bourgeois français, dont il fait ici le procès. De père français est un livre de haine pour exorciser le mal.

L’entrée en matière est foudroyante: «J’ai rendez-vous avec mon assassin. C’est mon père et il s’appelle Michel», écrit le romancier qui, cette fois, ne recourt plus à la fiction, expliquant: «Tous mes livres, depuis 1973, sont écrits du point de vue de ma mort. Jusqu’alors, je me raccrochais à des fictions pour me donner l’illusion de la vie. Ensuite, je me suis résigné; j’ai fini par admettre que j’étais mort à l’âge de neuf ans, assassiné. Non pas tué par l’abandon de ma mère ou par l’indifférence de mon père. Assassiné de sang-froid, avec préméditation.»
Il entreprend donc de raconter, de reconstituer le fil des événements, des absences et des silences, des mots et des gestes qui mettent en accusation ce père français, qui, au seuil de la mort, quarante ans après que lui et son fils eurent cessé de se voir, appelait celui-ci à l’aide. Qu’allait chercher Michel del Castillo auprès de ce vieillard fichu qu’il avait condamné depuis longtemps et chassé de sa vie? C’est la question que l’écrivain se pose tout au long des trois cent quinze pages de ce réquisitoire violent. En fait, il voulait des preuves, des aveux, une confirmation de ce qu’il savait déjà, et il les aura.

Que le pauvre Michel, comme l’appelait sa nouvelle femme, fut un médiocre, un personnage méprisant et méprisable, raciste et peureux, qui s’était rangé d’emblée du côté de Vichy pendant l’occupation allemande, c’était déjà beaucoup, et suffisant pour l’exécrer. Il faut lire comment le fils écrivain, parvenu à la soixantaine et au faîte de sa notoriété, décrit par le détail le fonctionnement intellectuel d’un tel homme, les jeux de pouvoir tordus dans lesquels il tient son entourage. Ses agissements et ses repliements stratégiques depuis la naissance de ce fils, né d’une femme qu’il aima mais qu’il n’hésita pas à sacrifier pour sauver sa situation, achèvent de le désigner comme le salaud qu’il était.

Les précisions anecdotiques du récit, qui se lit avec avidité comme un bon roman, importent peu au lecteur, bien qu’elles soient l’appui de la démarche du romancier. Abandonné sans ressources, en pleine guerre, par son «géniteur», qui aurait pu l’accueillir en France mais refusa de répondre à ses appels à l’aide, comme il rejeta ceux de la mère qu’il avait fait envoyer en camp pour s’en débarrasser, l’écrivain persiste jusqu’à la fin à croire qu’il puisse y avoir du bon chez cet homme.

«Toute ma vie, j’ai traîné l’illusion que les hommes ne peuvent pas être si bas, qu’ils finiront par ôter leur masque et découvrir leur véritable figure. L’ennui est qu’ils ne tombent pas le masque et qu’ils savent parfaitement ce qu’ils font», écrit Michel del Castillo en conclusion de ce livre de rage et de honte, qui tue le père assassin définitivement. Éd. Fayard, 1998, 322 p.

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