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Paradis : Noir sur noir

Prix Nobel 1993, TONY MORRISON revient en force avec Paradis. L’auteure de Jazz et de Beloved nous offre une dérangeante remise en question de toutes les formes de repliement ethnique. Magnifique.

Ce n’est pas parce qu’on est sorti de l’enfer qu’on se retrouve pour autant au paradis. Peut-être parce que, contrairement à ce que voudraient faire croire les intégrismes de toute obédience, personne n’est tout à fait ange ni tout à fait démon. C’est en tout cas un des constats sur lesquels se referme Paradis, le plus récent roman de Toni Morrison, la Nobel noire états-unienne de 1993.

Un édifice se dresse, solitaire, dans la plaine. On l’appelle le Couvent, parce que des bonnes sours l’ont habité pendant un temps, mais elles l’ont déserté depuis déjà longtemps. De cette époque, il ne reste plus que Consolata, qui héberge désormais dans la vieille demeure quelques femmes venues d’elle ne sait trop où: des étrangères, ce qui suffit à les rendre étranges aux yeux des habitants de Ruby, Oklahoma, la petite ville non loin de là.

Les 360 citoyens de Ruby sont tous des Noirs. Les fondateurs de l’endroit ont fui le monde et les lois des Blancs. Depuis des décennies, on y vit entièrement à l’écart du reste de la société états-unienne: sans radio ni télévision, dans l’amour et, surtout, dans la crainte de Dieu. Mais voilà que quelques-uns des fils de cette ville meurent dans une contrée lointaine appelée Viêt Nam; que certaines jeunes filles commencent à se coiffer autrement que leurs mères; que certains jeunes hommes se mettent à peindre des graffitis à l’effigie des Black Panthers… Ces mêmes jeunots osent contester l’autorité de leurs aînés, et prétendent mettre de l’avant des idées contraires à celles auxquelles étaient attachés les fondateurs de la ville. Ils affirment qu’il ne suffit plus d’ignorer les Blancs: il faut que ces derniers reconnaissent l’existence et la valeur du peuple noir!

Et il y a ces femmes du Couvent, avec qui des hommes de Ruby ont parfois trompé leurs épouses. L’une de ces sorcières s’habille de vêtements trop courts, voire se promène par moments toute nue dans le jardin de la maison. Il s’y passe certainement des choses innommables. Des adolescentes font discrètement de courts séjours au Couvent; elles y arrivent avec un tour de taille arrondi pour en revenir avec le ventre plat qu’exige leur virginité… Si les choses commencent à aller mal dans ce paradis qu’était Ruby avant l’arrivée des femmes du Couvent, ce doit être parce que leur présence souille la précieuse et sainte terre qu’ont choisie les fondateurs. Et, en plus, une de ces furies est blanche! – la seule des environs.

L’enfer des bonnes intentions
Un matin de 1976, les hommes de Ruby attaquent le Couvent. C’est le carnage: trois cadavres de femmes et trois blessées… Les quelques esprits les plus ouverts de la ville se sont alors demandé: «Comment une mission si pure et si sainte avait-elle pu se dévorer elle-même et se transformer pour devenir semblable au monde qu’ils avaient fui?»

Paradis tient moins au fil d’une histoire qu’à la trame d’une situation. Morrison la présente par bribes, tant et si bien que c’est seulement à la fin du bouquin qu’on commence à se faire une idée de l’ensemble des interrelations des multiples personnages. Deux utopies s’entrecroisent dans ces pages: le Couvent est une sorte de commune féministe aux relents de secte; tandis que Ruby est une communauté entièrement noire, mais raide de civisme et de dignité, à l’image de l’idéal préconisé par la Nation of Islam. Et Morrison nous fait comprendre que ce n’est pas le contact entre communautés différentes qui pose problème; tout au contraire, c’est lorsqu’elles feignent de s’ignorer que la catastrophe est au programme.

L’auteure écorche entre autres, au passage, les tenants du révisionnisme historico-africaniste: à un personnage qui clame «L’Afrique est notre patrie», on répond : «Vous vous trompez, et si c’est votre champ vous le labourez dans l’eau. L’esclavage est notre passé. Rien ne peut changer ça, et sûrement pas l’Afrique.» Ce roman est une fort dérangeante remise en question de toutes les formes de repliement sur la pureté ethnique.

Relativement bien servi par la traduction de Jean Guiloineau, Paradis n’est pas d’une lecture facile; il est aux livres d’été ce que le jazz est au easy listening. Et il y a dans ce roman quelque chose qui tient du gospel: Paradis est en effet écrit sur un ton qu’on pourrait qualifier de biblique – comme le sont souvent les plus grands romans états-uniens: le Moby Dick de Melville, et la plupart des ouvres de Faulkner.

Magnifique, troublant, complexe: Paradis est à mettre au rayon de ce qui se fait de mieux en littérature.

Paradis
Éd. Christian Bourgois, 1998, 367 p.

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