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Année bissextile : Reality Show

«Satire» est-il anglais? Il faut le croire, tant les auteurs anglo-saxons semblent se délecter de ce genre où ils excellent généralement. Les écrivains traduits par les éditions Rivages (David Lodge, Alison Lurie), notamment, ne s’en privent pas. Dans une veine mineure, sans la critique intellectuelle qui fait la saveur de ces deux grands, Peter Cameron a troussé un roman – son premier, avant Week-end, traduit en 1995 – d’esprit très new-yorkais, léger et divertissant.

Année bissextile suit les tribulations dramatico-comiques d’un groupe de jeunes New-Yorkais pendant près d’un an. Balisée par deux partys, une célébration du printemps et un réveillon du Nouvel An, cette année bissextile – 1988 – concrétise le changement chez ses protagonistes: rupture définitive ou amorce d’une nouvelle relation pour certains; faux départs ou malheurs passagers pour d’autres. A mesure que le roman progresse, on constate que les destins des personnages sont étroitement mêlés: en fait, Cameron réduit la Grosse Pomme aux dimensions d’un grand village…

Tenaillée par son horloge biologique, Lillian décide de faire fi d’un célibat tenace et de recourir à l’insémination artificielle. Faible et indécis, son copain David, lui-même papa d’une fillette, fait l’aller et retour entre les bras de Heath, un jeune photographe gai, et le lit de son ex-femme, Loren. Cette dernière y va de sa propre valse-hésitation: David ou Gregory, un producteur de télé à qui on offre un emploi à Los Angeles?

Il faut dire que Loren, poursuivie par la guigne, est déstabilisée par une série d’événements imprévisibles: sa fille Kate est d’abord kidnappée par erreur lors d’une fête d’enfants. Envolée pour L. A. afin de la récupérer aux mains du ravisseur, un ancien joueur de football tourné acteur, Loren reçoit sur la figure une baie vitrée qui lui vaut de multiples coupures et un séjour à l’hôpital; peu après, un tremblement de terre ébranle la Cité des anges…

Le roman est doté d’un sens aigu – et burlesque – de la catastrophe. Au cour du récit: le pauvre Heath, victime de sa candeur, se fait prendre au filet de la machiavélique Amanda, une directrice de galerie d’art qui se sert de lui pour mettre le grappin sur son patron et se débarrasser de la patronne. Ah, le vilain monde que voilà…

Assorties d’un faux meurtre, d’un procès et de rituels vaudous, les péripéties du roman n’aspirent guère à la vraisemblance; les sentiments incertains des principaux personnages, pris dans ce tourbillon absurde et rocambolesque qu’est la vie, si. C’est d’ailleurs quand le romancier exerce cet humour légèrement décalé qu’il est à son meilleur. En comparaison, les passages telle la caricature du Oprah Winfrey Show (l’Orca Show), pastiche grossier du sensationnalisme télévisuel, paraissent peu subtils.
Le ton caustique du roman n’exclut pas une certaine sensibilité. Les thèmes font très années 90 (Année bissextile a été publié, à l’origine, au début de la décennie): la difficulté de trouver l’âme-sour, la dure course au bonheur, la confusion sexuelle et sentimentale. Seul fond de solidité dans ce monde d’incertitude: l’amitié.

Mais le bouquin échappe au feuilleton mélo (malgré une conclusion un peu trop gentille), grâce à l’acuité du regard du romancier, et à la douce drôlerie des situations et répliques, qui révèlent un sens très sûr du dialogue naturel et incisif. Des dialogues abondants: les personnages se dévoilent dans leurs conversations, plus rarement par une narration introspective. «La vie est singulière, pensa (David). Les artères du cour sont mal éclairées et dangereuses. Tous les feux sont à l’orange. Et les signaux clignotent pour vous interdire de traverser.»

Cameron sait condenser ces moments de rupture où les personnages embrassent fugitivement une vision plus claire de l’existence. C’est la marque d’un vrai romancier. Traduit par Suzanne V. Mayoux, Éd, Rivages, 1998, 262 p.

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