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Diana Atkinson : Journal de bar

Très remarqué au moment de sa parution, Strip, premier roman de DIANA ATKINSON, décrit par le menu le quotidien d’une effeuilleuse… et révèle une voix sensible et juste. De sa Colombie-Britannique natale, l’auteure nous en révèle un peu  plus.

Quand elle écrivait Highways and Dancehalls, la Canadienne Diana Atkinson ne pensait même pas que le roman serait publié un jour. Puis, elle s’est dit que son premier livre serait sans doute diffusé par un petit éditeur de Colombie-Britannique, et que seuls «une poignée de lecteurs concernés par le sujet» mettraient la main dessus… Petit train va loin: après avoir été en lice pour le prix du Gouverneur général en 95, le roman est aujourd’hui traduit en français sous le titre moins évocateur de Strip.

Ce sujet inusité, c’est le monde des strip-teaseuses, métier que Diana Atkinson a exercé pendant deux ans, après avoir quitté l’école à seize ans. Une période qui ressemble à un accident de parcours dans le trajet de la jeune femme, issue d’une famille d’intellectuels, et considérant qu’elle est «née écrivain».

Une caractéristique qui lui vient, dit-elle, d’une conscience aiguë de sa solitude, ressentie très tôt dans l’existence. «Au moment même où vous vivez une expérience, il y a une partie de vous qui se tient à distance, qui tente d’en tirer un sens, explique-t-elle. Je me revois très clairement en train de penser, à sept ans, alors que j’étais très malade: pourquoi? pourquoi est-ce que cela m’arrive? Pour moi, c’est ça l’écriture: une tentative d’imposer un sens à ce qui nous arrive. Ça donne un grand sentiment de pouvoir que de dire ce qu’on voulait dire, de la façon dont on le voulait. Particulièrement quand on découvre en même temps qu’on écrit ce qu’on voulait dire exactement, et que l’on trouve la forme appropriée. Ce qui est la définition du roman littéraire. A l’opposé de la littérature de genre, le roman littéraire emprunte une nouvelle forme chaque fois; l’auteur invente la forme aussi bien que le contenu à mesure qu’il crée.»

Au départ, en écrivant ce roman sur l’univers des effeuilleuses, Diana Atkinson voulait rendre les lecteurs «plus empathiques, et moins enclins à juger ces femmes», à les déconsidérer simplement à cause de leur gagne-pain. «Je suis contre l’idée qu’il y a une espèce de frontière qu’une femme peut traverser et qu’elle y perd sa respectabilité.» Strip plonge donc dans l’intimité de Sarah, une jeune fille de 17 ans qui, faute de meilleures options, écume les bars de danseuses nues. De bar minable en trou perdu, entre les interminables trajets en bus et les loges miteuses, Sarah collige ses pensées dans son journal intime. Les collègues, stars ou paumées, les clients lubriques, le danger qui plane, l’intolérance des bonnes gens… Le métier dévoilé de l’intérieur.

«Le journal personnel de Sarah n’est pas le mien, c’est important pour moi de préciser cela, souligne la romancière. Mais, en même temps, je voulais vraiment que mon personnage principal tienne son journal. Parce que, dans ma vie, mon propre journal a été un outil de transformation. En fait, le journal remplit plusieurs fonctions. Non seulement cette forme permet-elle d’établir un sentiment de grande intimité entre Sarah et le lecteur, mais ça montre l’évolution d’un personnage qui apprend à être plus en contact avec lui-même, ce qui est un processus douloureux. Ultimement, je laisse au lecteur le soin de juger si c’est une bonne chose. Mais, personnellement, je pense qu’il vaut mieux mener une vie consciente et apprendre à se connaître, même si ça veut dire être en contact avec sa souffrance, plutôt que de toujours essayer de fuir, au moyen de continuelles distractions.»

Pouvoir intime
Et c’est justement la ligne du roman, qui laisse de plus en plus place aux réminiscences de l’enfance blessée de Sarah, stigmatisée intérieurement et extérieurement. Balafrée par une longue cicatrice, résidu d’une grave maladie à un âge tendre, qu’elle cherche à camoufler, Sarah ne se trouve pas belle. A travers le strip-tease, elle devra faire le dur apprentissage de l’acceptation de soi, construire sa propre valeur au sein d’un monde de paillettes et de créatures siliconées. En définitive, Strip traite du regard, celui qu’on porte sur les autres, mais surtout sur soi-même.

Le roman traduit une ambivalence quant à la beauté, à la fois désirée mais si réductrice… «Je ne pense pas qu’il y ait une seule femme dans notre société, si elle est honnête avec elle-même, qui ne soit pas ambivalente à ce propos, réplique l’auteure. Il y a cette voie étroite qu’on doit traverser pour se sentir jolie, et on n’y arrive jamais vraiment. En même temps, on veut rejeter ces standards, parce que nous sommes des femmes modernes, et que ces critères ne devraient pas s’appliquer. Le strip-tease ne fait probablement qu’exacerber ce sentiment d’être dans un aquarium, d’être jugée seulement selon son apparence.»
Le roman dresse un parallèle entre le corps de la danseuse, exposé sous toutes ses coutures, et celui de l’enfant, manipulé sans ménagement par des médecins brutaux. Deux niveaux d’impudeur auxquels s’est ajoutée, comme en écho, une troisième couche: la nature de l’exposure médiatique qui a suivi la parution de l’ouvre.

L’auteure a beau admettre aisément le caractère fortement autobiographique du livre, reste qu’il n’est pas facile pour une romancière qui a dansé en tenue d’Eve de faire la promotion de son ouvre. «Ç’a été très agaçant pour moi d’être interviewée en tant que strip-teaseuse qui a écrit un livre. Alors que ce n’est pas vraiment l’intérêt de la chose.» Entre le strip-tease et l’écriture, l’acte le plus intime n’est pas celui qu’on pense… «Le strip peut être comparé à d’autres jobs exécutées en uniforme, où ton individualité est rapidement oubliée. Mais écrire, c’est se rendre passablement vulnérable. Parce que tu rends tes pensées et ta personnalité accessibles aux autres dans des zones très intimes. Il y a une partie de moi qui voudrait être très honnête et intime avec tout le monde, tout le temps. Et pourtant, qu’on s’intéresse tant à moi comme personne, et pas juste à ce que j’ai écrit, ç’a été très étrange. C’était mon premier livre et je n’ai rien retenu de ce qui me semblait important. Puis, les journalistes ont voulu connaître l’histoire cachée… Si j’avais su, j’aurais gardé quelque chose en réserve!» (rire)

Strip témoigne pourtant d’un vrai travail de romancier. Sans misérabilisme mais avec une sensibilité vive, le livre balance entre l’introspection, la poésie et un réalisme cru, qui expose sans fard les dessous du métier. De quoi espérer un second roman. En convalescence, Diana Atkinson s’offre présentement une pause. «J’ai vraiment laissé les gens entrer dans ma vie, fouiller mon âme. Je pense que c’était important; mais c’est vidant. Je suppose que je sens le besoin de me remplir et de retrouver mon sens de l’intimité. Écrire demande de se mettre à l’envers pour d’autres gens. C’est quelque chose que je vais faire encore. Mais on ne peut pas toujours être ouvert à ce point-là.»

Strip
Éd. de l’Olivier / Le Seuil, 1998, 237 p.

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