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Le Peintre et le Pirate : Le pirate maboule

Voici le premier livre traduit en français d’un écrivain grec à peu près inconnu, y compris dans son propre pays, Còstas Hadziaryìris (un nom impossible à retenir!), mais qui mérite le détour. L’auteur, né en 1910 et mort en 1960 – selon la quatrième de couverture, ou en 1963, selon la préface du traducteur… -, aurait laissé six romans, publiés à compte d’auteur, et quelques pièces de théâtre, inédites. On pourrait croire à un canular… mais Le Peintre et le Pirate existe bel et bien, roman absolument singulier, qui ne ressemble à rien: un «OVNI littéraire», au dire du traducteur, drôle et grinçant, fou et palpitant.

Le tout débute comme les classiques aventures de pirates qui ont bercé notre enfance, l’auteur s’appliquant à la reconstitution de l’histoire supposée de son ancêtre Costandis, pirate redoutable qui semait la terreur avec son équipage, son sabre et ses canons. Mais le récit est si excessif, les scènes de torture si effrayantes et invraisemblables, qu’on a tôt fait d’en sourire, d’autant plus que les personnages ont des comportements quelque peu incohérents. Ainsi le capitaine Costandis s’est-il entiché d’un peintre à bord de sa frégate, peintre sensible ayant la foi, qui va littéralement convertir le pirate. Celui-ci finira, après avoir lutté contre sa nature profonde, par ne plus supporter le moindre geste de violence, tels ceux qui ont fait sa renommée.

«Il [le second] vient de se rappeler le châtiment du troisième degré, qu’autrefois Costandis avait infligé à un traître. On lui avait coupé les cheveux, le nez, les oreilles, pour faire de la soupe qu’on l’avait forcé à manger, saupoudrée de piquants d’oursins. […] Puis on lui avait arraché les yeux, qu’il avait mangés de la même façon, et coupé la langue pour l’empêcher de jurer, car c’était un Maltais… […] Enfin on lui avait arraché les dents, planté celles-ci dans son dos et – comble du châtiment – fait bouillir ses mains pour qu’il boive le bouillon. Mais il n’avait pas bu, il n’avait pas tenu jusque-là.»

On le voit, il serait difficile de prendre tout cela au sérieux. Pas plus que la frénésie pieuse qui va s’emparer de Costandis et qu’il va bientôt communiquer à tous ses compagnons, qui ne sont pas des enfants de chour. La suite est improbable et abracadabrante. Après s’être retiré des mers du Sud, l’équipage se retrouve en Angleterre («ou ailleurs», précise l’auteur), où ses membres sont accueillis comme de véritables saints par la population, mais jugés comme des criminels par les autorités. Une description de paysage bucolique succède alors au récit d’une exécution publique proprement épique!

Puis on retrouve Costandis, le peintre et son second dans un village grec, où ils font la pluie et le beau temps. Par une leçon de commerce et une fable politique sans queue ni tête, où règnent la mauvaise foi et la manipulation, Còstas Hadziaryìris ferait une allusion voilée à la guerre civile qui ravagea son pays à la fin des années quarante. Quoi qu’il en soit, Le Peintre et le Pirate, paru en 1951, est une entreprise romanesque débridée et délirante, et, en cela, très moderne. Le romancier la clôt en un clin d’oil testamentaire – ce sera sa dernière ouvre: «Car elle est épuisée, notre héroïque patience, celle qui nous faisait écrire, sachant à l’avance que nos lecteurs payants ne seraient pas plus de deux.» A vous de le démentir. Traduit du grec par Sophie Goldet et Michel Volkovitch, Éd. Balzac-Le Griot, 1998, 176 p.

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