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L’Évangile selon le fils : Au nom du père

Après Marilyn Monroe, Lee Harvey Oswald et Henry Miller, c’était écrit dans le ciel que NORMAN MAILER devait s’attaquer à une autre grande figure mythique. Dans L’Évangile selon le fils, l’écrivain américain signe une autobiographie de Jésus, mais sans l’élan provocateur qu’on pouvait attendre de ce monstre des lettres.

Il a beaucoup écrit sur lui-même, des espèces de romans-vérités où la vanité le dispute à la candeur, invitant aussi bien ses nombreux admirateurs que ses nombreux détracteurs à une lecture emportée. Mais Norman Mailer est aussi, heureusement, allé puiser en d’autres sources la chair de l’écriture de ses trente et quelques titres. Après les premiers romans parus dans les années soixante, issus des années de service militaire puis de l’engagement contre la guerre du Viêt Nam, l’ouvre de l’écrivain américain s’est rapidement diversifiée, allant d’une passion à l’autre, à première vue disparates, mais réunies par un fil conducteur, quelque chose qui tient du désouvrement, de la lutte pour la survie, voire de la violence.

Il y aura eu un livre sur le meurtrier passé aux armes en 1977, Gary Gilmore (Le Chant du bourreau, 1980), un autre sur Lee Harvey Oswald (Oswald. Un mystère américain, 1995), des titres sur Henry Miller, sur Marilyn Monroe; puis également – Mailer étant par ailleurs l’un des fondateurs du célèbre journal new-yorkais The Village Voice – quelques ouvres plus journalistiques: la couverture de 20 années de conventions politiques américaines (dans Some Honorable Men, 1975), un livre sur les astronautes (Bivouac sur la lune, 1971), et le non moins célèbre, dans lequel il attaque certaines positions féministes, Prisonnier du sexe. Alors que vient de paraître son dernier titre en anglais (The Time of Our Time, un recueil de textes de 1 300 pages qui lui vaut déjà des accusations d’être un prétentieux rabâcheur), sort en traduction française un roman qui ne peut manquer de suggérer à son tour l’égocentrisme de son auteur: L’Évangile selon le fils, ou rien de moins que l’autobiographie de Jésus.

Pour l’écrire, Mailer, dont la présente épouse (sa sixième, soit dit en passant) est fille d’un pasteur fondamentaliste, a suivi les classes de son beau-père et relu attentivement le Nouveau Testament, empruntant plusieurs passages au livre, le déformant parfois. On s’attendrait à quelque insolence, à une réécriture de l’histoire de Jésus qui bouleverse les idées apprises (on lira plutôt pour ça Les Saintes Marie de la Mer, de Luc Mercure, à l’Hexagone), ce qui ne serait que normal de la part de celui qui a dit tant de perles, dont celle-ci, sur le sexe et la foi religieuse: «You can’t have a great fuck and remain an atheist!» (entrevue, Puritan, 1980). Mais c’est tout en subtilité, étrangement, que s’écrit cette inédite autobiographie du fils de Dieu, sans appât, sans provocation au lecteur.

Paroles d’évangile
Mailer y raconte les trois dernières années de la vie de Jésus, alors que ce dernier quitte l’appentis de charpentier où Joseph lui a transmis son art, pour aller prêcher la Vérité, multiplier les guérisons miraculeuses, et butiner de bonnes en mauvaises surprises jusqu’à la crucifixion. Le ton de l’écriture est monocorde, quoique plus enlevant que Les Évangiles, et il n’est pas exclu qu’un lecteur plus ou moins ignorant des écritures bibliques ne voie dans L’Évangile selon le fils qu’une simple paraphrase des autres.

La différence est qu’ici Jésus, par ailleurs toujours respectueux, est à l’image d’un homme nouveau genre, qui communique donc ses états d’âme. Essentiellement, Jésus est un homme qui doute: est-il véritablement le fils de Dieu? Comment se fait-il qu’il guérisse l’aveugle et le paralytique? Comment peut-il être si bon mais éprouver des sentiments négatifs envers sa mère quand elle s’écrase devant les riches (contre lesquels il lance d’ailleurs plus d’une flèche)? Est-ce normal qu’il se sente attiré par Marie Madeleine? Son Père est-il assez puissant pour le protéger des discours racoleurs du Diable? Ou n’est-ce pas tout simplement son lot, comme tous les humains, d’être sans cesse ballotté entre les enseignements de Dieu et les tentations démoniaques?

Si l’on a la patience, car il en faut un peu, de lire le roman jusqu’au bout, une idée émergera, bien sûr, comme il en émerge toujours lorsque confronté à la Bible. Alors on pourra penser, comme Mailer le fait dire à Jésus, que les évangélistes aimaient bien l’enflure, et qu’il aurait sans doute mieux valu communiquer un peu plus du doute de l’homme, et un peu moins de ses certitudes.

Par un hasard qui est loin d’en être un, The Gospel According to the Son sortait l’an dernier aux États-Unis en même temps qu’un règlement de comptes signé par une des épouses de Mailer et intitulé, tout bibliquement, The Last Party. Adele Mailer y racontait dix ans d’amour et d’enfer avec son ex; la dernière scène montrant l’écrivain poignardant Adele à coups de stylo dans le dos. Un critique américain (Paul Kafka) n’a pas manqué de rapprocher les deux livres, louant l’écriture de Mailer, mais célébrant surtout l’émotion de son épouse. Il tient là quelque chose. Car si L’Évangile selon le fils ne manque pas d’idées, ni d’hommes-vedettes, il y manque certainement la passion de Norman Mailer.

L’évangile selon le fils
Traduit de l’anglais par Rémy Lambrechts, Éd. Plon (coll. Feux croisés), 1998, 221 p.

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