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Michael Delisle : Au-delà du bien et du mal

Après sept recueils de poésie, MICHAEL DELISLE effectue un retour des plus réussis au genre romanesque. Nourri de violence et de fatalité, Le Désarroi du matelot est une fable tragique d’une force peu commune. Troublant.

Il est de ces écrivains au lent cheminement, qui publient relativement peu, laissent mûrir une ouvre, prennent le temps de peaufiner. Après avoir publié sept recueils poétiques, dont Fontainebleau (Éd. Les Herbes rouges, 1987, prix Émile-Nelligan), Michael Delisle revient au roman. L’auteur de Drame privé (Les Herbes rouges, 89) et du recueil de nouvelles Helen avec un secret (Leméac, 95) entend dorénavant se consacrer à la prose. Bien nous en fasse, car son nouveau roman, Le Désarroi du matelot, est une réussite rare, dense et troublant, à la structure complexe et au style limpide, tragique et bien d’aujourd’hui.

Ce qui frappe en premier lieu à la lecture, c’est la qualité d’écriture, où rien ne dépasse, ne distrait de l’histoire qui nous est racontée. Une fable amorcée par un bilan d’actes d’une violence à vous estomaquer, donné froidement par un narrateur apparemment sans remords. Cet homme, Richard Daudelin, le matelot du titre, est revenu sur terre après avoir roulé sa bosse sur les mers du Sud. Une épave qui se retrouve un jour à la Mission dirigée par Sister Russell, boulevard Saint-Laurent, où il croit pouvoir expier ses péchés, obtenir une hypothétique rédemption. Converti, il choisit le Bien, jusqu’au jour où il croise Renaud Harrisson…

Le plus étonnant, au fil des pages, c’est l’effacement total de l’auteur. En cette ère du roman autobiographique, ça détonne et ça détend. On a l’impression simplement d’une histoire qui coule, vraie, sans l’intervention du créateur. Ce qui lui donne une force peu commune. Comment Michael Delisle parvient-il à un tel retrait? Il importe d’abord de savoir que ce livre est le résultat de dix ans d’avancées et de reculs, d’hésitations, d’acharnement, d’abandon. Bien qu’une part autobiographique transparaissait dans ses ouvres précédentes, les explications de l’écrivain sur les origines du Désarroi du matelot surprennent.

«Ma mère revient souvent comme sujet, ou comme monstre, dans mes écrits, rappelle l’auteur. Ce qui n’est pas le cas ici, où c’est plutôt le père qui est là comme sujet, ce qui est nouveau pour moi. Beaucoup d’éléments du personnage de Richard Daudelin sont empruntés à la biographie de mon père. Ce n’est pas de la chronique; c’est comme si j’avais fait jouer un rôle à mon père, de qui j’ai été séparé assez vite. Ça a toujours été une sorte d’être divin, absent, supérieur: on ne lui parle pas, on le prie, comme Dieu. Tandis que ma mère a toujours été quelqu’un de concret. C’est plus difficile comme sujet, parce que c’est le silence, la dureté. C’est peut-être pour ça que j’ai senti le besoin de m’effacer.»

Le marin et le privé
En deux parties à peu près égales et un épilogue, le roman met en scène deux hommes dont le point commun le plus évident est qu’ils souffrent tous les deux du psoriasis. Métaphore de leur mal de vivre. Renaud Harrisson, médiocre détective privé à l’emploi d’une agence de banlieue dirigée par sa femme et son beau-frère, est chargé d’enquêter sur Richard Daudelin, qu’un chef mafieux recherche en tant qu’ancien associé. Or, une fois son travail accompli, «Monsieur» Harrisson, qui s’est pris d’un étrange attachement pour l’ex-marin, décide de poursuivre sa filature, de l’épier, de le photographier à son insu. Tout ça par bonté d’âme, vraiment?

«Mon projet initial, explique Michael Delisle, était de raconter l’histoire d’une mort de la Providence: quelqu’un se rend compte que tout ce qui vient de Dieu ne vient pas de Dieu; donc cette chute de l’idéal au matériel. Et de montrer comment le mysticisme et la violence se nourrissent au même feu. Je pense que virer mystique, ou même comme une sorte d’inspiré syndicaliste, c’est une façon de consumer une violence qui ainsi peut être plus socialement acceptable. Dans le cas de Daudelin, ce sont deux faces d’un même aspect de sa personne, cette façon de se consumer dans l’au-delà comme il peut le faire dans la violence. La mort du père est un moteur symbolique: il n’arrive pas à tuer les figures de pouvoir auxquelles il est soumis.»

Les rapports de pouvoir deviennent un thème redondant dans ce monde d’hommes. «Avec Harrisson, je voulais montrer comment la générosité et la bonté peuvent avoir des airs d’abus de pouvoir très vicieux, comment la générosité peut être un viol. C’est nébuleux, mais Harrisson n’est pas entièrement bon, même s’il est bonasse. Lui aussi a des problèmes de pouvoir. Parce que chez lui, il est évacué du pouvoir. Les femmes n’ont pas une place très reluisante dans le roman, ce qui concourt à la tragédie. S’il y avait un équilibre entre les hommes et les femmes, on ne serait pas acculé à la tragédie comme on l’est là-dedans.»

Il y a dans Le Désarroi du matelot une sorte de fatalité. Le héros et son désir de rédemption sont fragiles. Pour l’auteur, Richard Daudelin «n’a pas la conscience du Bien et du Mal». Il est plutôt schizophrène, ne voit pas la réalité: «Il n’est pas dans un rapport à l’autre, n’est pas intéressé par le don; il est très seul dans sa bulle.» Il a commis des choses atroces et, à la fin, il reste impuni et même pas repentant. Harrisson vit aussi dans un monde parallèle, où son imagination le guide.

La confrontation entre les deux hommes est présente dans la structure même du roman et le lecteur doit faire une partie du chemin pour en saisir les enjeux. Les mots sont simples, tout est là; mais l’ordre d’apparition des éléments de l’histoire en fait un puzzle qui se construit peu à peu.

«La densité du livre vient peut-être du fait que c’est un poète qui a travaillé ça avec des instruments de poète, note Michael Delisle. J’ai fait mes classes d’écriture en poésie et c’est difficile, quand on aborde un roman, de travailler comme ça, avec le mot, la sonorité, le rythme. Le temps que ça m’a pris est lié aussi à cette tendance que j’ai à vouloir contrôler mon sujet, à l’encadrer, le structurer. Quand je suis assez épuisé pour arrêter de me battre, le sujet commence à prendre sa place et c’est là que le livre se fait. Finalement, le meilleur du livre est souvent ce qui m’échappe…» Et c’est sans doute aussi ce qui trouble le lecteur, et l’enchante.

Le Désarroi du matelot
Éd. Leméac, 1998, 140 p.