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Les ÉmigrantsW. G. Sebald : Requiem allemand

L’Allemand W. G. Sebald fait véritablement ouvre de mémorialiste avec Les Émigrants, un livre poignant dans lequel il part à la chasse aux fantômes, recréant le destin de quatre hommes qui ont croisé sa route. Quatre histoires pour mémoire. Quatre exilés de leur passé, exilés d’eux-mêmes, hantés malgré eux par une histoire dont ils ont été détroussés. Un livre-document où remonte en surface un monde englouti. «Le récit définitif et métaphorique de notre condition de sans-abri», selon le mot de l’anthropologue Susan Sontag.

Acclamé en Allemagne et dans le monde anglo-saxon, Les Émigrants est un livre inclassable, à la frontière du roman et du récit de souvenirs, jouant sur le vrai et le faux.
Pour reconstituer ces vies, qui sont un peu le reflet de la sienne – lui-même immigré, il enseigne en Angleterre depuis trente ans -, Sebald s’enracine dans le réel, tout en utilisant les puissantes armes de la fiction. Il se nourrit de documents visuels (de nombreuses photos), dont 90 % sont authentiques, appelle à la rescousse journaux intimes ou de voyage, qu’il réécrit; enquête sur les lieux des événements; raconte les souvenirs et les rêves; fait intervenir des témoins; imbrique d’autres histoires dans ces récits. Si les zones d’ombre restent nombreuses, l’auteur ouvre ainsi la porte à un passé auquel les émigrants eux-mêmes, souvent, se refusaient l’accès. Trop de souffrances en interdisaient l’entrée.
Chacun d’eux s’est, d’une certaine manière, coupé du monde, retiré dans ses terres ou son univers intérieur. Ainsi, le docteur Henry Selwyn, ancien propriétaire londonien de l’auteur, s’est reclus dans les jardins de son château. C’est un immigrant qui a réussi – il a quitté sa Lituanie natale au tout début du siècle -, mais qu’à la fin de sa vie assaille le «mal du pays».
Pour sa part, le grand-oncle de Sebald, Ambros Adelwarth, s’est muré dans le silence et, délibérément, dans une clinique psychiatrique. Exilé aux États-Unis pour fuir la crise économique, il fut le compagnon de voyage d’un excentrique fils à papa, avec qui il fit le tour du monde, avant de le voir sombrer dans la folie, pendant la Première Guerre mondiale.

L’histoire de Paul Bereyter, un ancien instituteur de l’auteur, est peut-être la plus poignante de toutes. Exilé en France pendant les années trente, frappé d’interdiction d’enseigner en Allemagne parce que seulement «aux trois quarts aryen», Paul ne reverra jamais sa fiancée, montée à bord de l’un des «trains spéciaux», pas plus que ses parents, morts pour cause d’antisémitisme. D’où le mystère: pourquoi, après la guerre, l’instituteur est-il revenu en Allemagne, dans la petite ville même où on lui avait enlevé son poste? Son histoire s’achève, horriblement, sur les rails d’un chemin de fer…

Les points de correspondance sont nombreux entre les récits: tous, ou presque, se closent par un suicide, moral ou physique. Et l’Holocauste plane comme une ombre sur le livre. La tragédie «obscurcit les dernières années» du peintre Max Ferber – un personnage fictif, hybride de deux hommes que l’auteur a connus -, réfugié dans son atelier de Manchester, où tout reste immuable (il refuse même de toucher à la poussière). Ferber a quitté l’Allemagne en 1939. Une chance que n’auront pas ses parents. Il lui reste une lettre de sa mère, qui, pressentant le malheur à venir, a couché sur papier les petits bonheurs et les amours brisés de sa jeunesse, la vie de tous les jours et les grands événements: toutes choses évoquées avec une belle ferveur.

Le narrateur remonte le cours du temps avec minutie et sensibilité. Les villes en décrépitude, les visages oubliés. Il dresse l’inventaire des décombres, rend sensible la perte, accuse notre amnésie, qui prend la forme d’un cimetière en friche, d’une ville à l’abandon. Sa plume magnifique, aux longues phrases élégantes, confère une patine d’autrefois au livre, avec ces villes uniquement désignées – et cachées – sous leur première lettre, comme dans les récits anciens. Les Émigrants remue à la manière d’un vieil album de photos. Si les noms des personnages et certains détails sont inventés, l’émotion, la douleur de l’arrachement sonnent vrai.

Sur la photographie qui ouvre le livre, un vigoureux chêne s’épanouit dans un cimetière. Et c’est un peu là l’entreprise de l’écrivain: créer la vie sur les racines de la mort. Puisque la littérature est le contraire de l’oubli, de l’éphémère, Sebald, avec une émouvante pudeur, s’attache à recréer ce qui n’est plus. Il a composé de superbes et élégiaques monuments à la mémoire de ces Émigrants.

Les Émigrants
de W. G. Sebald
Trad. de l’allemand par Patrick Charbonneau
Éd. Actes Sud / Leméac, 1999, 278 p.