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Les nerfs de la culture : Destin à main levée

Même avec un long retard sur l’édition originale, la traduction française de The Skin of Culture, de DERRICK DE KERCKHOVE, demeure toujours d’actualité. Une ouvre aussi dense qu’hétéroclite, dans la veine du travail de Marshall McLuhan.

Collaborateur de Marshall McLuhan pendant près d’une dizaine d’années, Derrick de Kerckhove est aujourd’hui directeur du programme McLuhan en culture et en technologie à l’Université de Toronto. C’est en suivant les pistes de l’auteur de la célèbre formule «The medium is the message» que de Kerckhove apporte sa propre pierre à l’étude des communications contemporaines avec Les nerfs de la culture: être humain à l’heure des machines à penser.

Avant toute chose, cependant, on se doit de modérer l’enthousiasme excessif du préfacier, Christopher Dewdney, également responsable de la compilation des textes qui forment ce recueil: gardons-nous bien, donc, de crier au prophète. Car si, effectivement, l’auteur se livre parfois au jeu de la prévision, il le fait généralement avec beaucoup plus de prudence que les spécialistes de la mise en marché qui ont truffé la quatrième de couverture de formules réductrices destinées à accrocher les amateurs de sensations fortes.

La force de cet ouvrage réside surtout dans le fait qu’il ne s’agit justement pas de prêt-à-penser, mais d’une série de pistes de réflexions sur cet avenir qui se construit sous nos yeux et dont nous avons bien de la difficulté à cerner les implications. Un futur imprécis, qui exige peut-être un peu de modestie de notre part, suggère de Kerckhove: «La seule chose certaine que nous ayons apprise jusqu’à maintenant, c’est que "l’avenir n’est pas ce qu’il avait l’habitude d’être". La prochaine étape sera de reconnaître que nous sommes des primitifs dans une nouvelle culture planétaire.» Tout comme l’ont fait ses pairs Joël de Rosnay (L’Homme symbiotique) et Pierre Lévy (Cyberculture), de Kerckhove soutient que nous vivons les premiers balbutiements d’une nouvelle ère qui mènerait à une forme d’intelligence collective. Une ère nouvelle qui succéderait à la galaxie Gutenberg, comme l’annonçait McLuhan.

Homme d’une grande culture, l’auteur fait appel à de nombreuses disciplines pour étayer ses hypothèses, naviguant aisément de la physique à la biologie, en passant par la robotique. C’est toutefois lorsqu’il aborde les origines de notre culture alphabétique qu’il se fait le plus convaincant: «Grâce au programme installé dans nos têtes par l’alphabet, nous avons grandement amélioré l’histoire, la géographie, la grammaire, le droit, la philosophie, la physique, la géométrie, l’art, l’astronomie, l’architecture et pratiquement tous les domaines de la connaissance. (…) Comme McLuhan et d’autres l’ont souvent souligné, inculquer l’habitude de lire et d’écrire n’aboutit pas à un monde encore analphabète auquel s’ajoutent des lecteurs, mais plutôt à un monde alphabétisé: un nouveau monde où tout se perçoit à travers les yeux de la connaissance de l’alphabet.»

Cerveau direction
Mais voilà qu’avec la télévision d’abord, les réseaux informatiques ensuite et, enfin, le développement de la réalité virtuelle, c’est toute notre manière de réfléchir qui pourrait en être affectée. Une analogie avec le monde informatique s’impose; c’est un peu comme si on changeait le système d’exploitation de nos propres cerveaux pour passer à une autre étape: «Combien de temps nous faudra-t-il encore pour bien comprendre les formidables répercussions qu’a eues sur nous l’alphabet depuis la Renaissance et la Réforme? Évidemment, dès que nous saurons à quel point l’idée fondamentale que nous nous faisons de nous-mêmes est redevable à cette technologie déjà moins dominante, nous changerons assez radicalement. Il faudra faire appel à une nouvelle génération d’esthéticiens cybernétiques pour réimaginer notre psychologie elle-même.»
Des changements seraient déjà perceptibles sur les méthodes d’apprentissage des enfants qui auraient grandi avec la télé, notamment dans leur façon de lire, qui ne serait plus séquentielle, mais s’effectuerait au moyen de rapides coups d’oil. Des changements qui pourraient aussi se traduire par un éveil des sens négligés que sont l’ouïe et le toucher. «Le plus important changement psychologique à long terme pourrait être que même au moment où nous commençons à explorer des perceptions tactiles externes dans nos opérations mentales prolongées, notre conscience personnelle, d’ordinaire intériorisée, pourrait elle-même devenir extériorisée. Le monde extérieur en entier deviendra une rallonge de notre conscience, tout comme il l’a déjà été pour les cultures les plus «primitives» de la terre. Cela signifie non pas la fin, mais l’exit de l’Homo theoreticus de la scène centrale, pour laisser la place à l’Homo participans.»

Les textes qui forment cet ouvrage ayant été écrits sur une période de plusieurs années; quelques répétitions et redondances étaient donc inévitables. Comme si l’auteur prenait ses désirs pour des réalités, certaines de ses affirmations semblent parfois hasardeuses: «Tout notre système de valeurs entre maintenant dans un processus qui le fera passer de critères d’excellence reposant sur la hiérarchie, la compétition et l’agression à des critères fondés sur l’appui, la collaboration et l’interaction.»

N’empêche. Parce qu’il suscite une réflexion qui va bien au-delà des habituels clichés sur le rôle des médias et des technologies dans la culture, parce qu’il jette un regard original sur le passé pour mieux appréhender le futur, Les nerfs de la culture est un outil solide pour nous aider à comprendre un présent qui nous échappe.

Les nerfs de la culture
être humain à l’heure des machines à penser,
de Derrick de Kerckhove
Les Presses de l’Université Laval,
1998, 252 pages