

David Homel sur Réjean Ducharme : L’homme qui ne voulait pas grandir
Réjean Ducharme est, chez nous, un monstre sacré. En fait, bien peu expriment leur désaccord de peur de passer pour des trouble-fête. Pourtant, l’oeuvre de Ducharme n’est pas univoque, et pose de beaux problèmes à la littérature tout comme à ses lecteurs. DAVID HOMEL nous dit ce qu’il pense de l’auteur et de l’oeuvre.
David Homel
Photo : Ludovic Frémaux
Il y a deux décennies, dans les années 70, le mouvement féministe américain reprochait couramment aux hommes de fuir leurs responsabilités, de ne pas savoir s’engager dans une vraie relation, de préférer jouer à la guerre entre gars – somme toute: de rejeter l’âge adulte. Ces femmes donnaient un nom à ce reproche: le syndrome de Peter Pan. Le jeune monsieur Pan, dans les dessins animés de Walt Disney tirés d’un conte de fées, était un garçon qui avait refusé de grandir – le rêve de l’homme américain, quoi.
Mais ce rêve se porte très bien, merci, chez nous, dans notre littérature; et il est véhiculé par une plume puissante et très appréciée. Celle de Réjean Ducharme, l’homme invisible dont l’invisibilité – donc, la sensibilité – est tellement médiatique. Tout un exploit, il faut l’avouer. L’automne 1999 voit une nouvelle parution de Ducharme, Gros mots, un autre succès aux caisses qui chantent notre dévotion pour lui. C’est un moment idéal pour jeter un coup d’oeil sur le phénomène Ducharme.
Je ne vivais pas au Québec lors de la parution étonnante, la révélation de L’Hiver de force, et des titres qui s’en sont suivis. Mes années 60, je les ai vécues ailleurs, sous des cieux moins cléments. Mais ce qui fascine chez Réjean Ducharme, c’est sa stase: il ne bouge pas. Le monde ne l’a évidemment pas touché dans le vase clos qu’il habite, dans le centre-ouest de Montréal. Son univers reste stable. Sourd et aveugle, si vous voulez. De toute évidence, il est bien là où il est; ou est-ce une habitude à la souffrance? Je suis romancier, pas psychologue. Le Québec change, Ducharme, non.
Notre Peter Pan a longtemps refusé la sexualité, du moins jusqu’à Va savoir. Bon, je sais qu’il n’y a pas d’amour facile, true love never runs smooth, comme se lamentent les chanteurs country de Saint-Tite-des-Caps; mais au moins, montrez-nous la lutte, monsieur Pan-Ducharme, pour qu’on puisse ressentir la douleur de vos personnages. Mais non. Tout le sang, tous les cris, toutes les larmes, tout le côté humain est en voix-off, avant l’action du livre, ailleurs, très loin.
Ces personnages de jeune fille blessée, de garçon incompris, ou d’adultes se comportant comme des enfants, c’est la condition du Québec – c’est ce que les fins analystes littéraires m’ont appris à mon arrivée ici, il y a 20 ans. Je les ai crus. Mais roman après roman, les mêmes personnages, tandis que le Québec évoluait, se modernisait, riait un peu de lui-même. Le rire, cette douce médecine, cette maturité. Malgré le foisonnement des jeux de mots dans les textes de Ducharme, voilà ce qui manque: l’humour. Virtuose et humour ne peuvent s’accorder. Le texte de Ducharme est souvent un exercice de virtuose. Moi, je dis qu’il n’y a pas de grande oeuvre d’art sans le rire. Je parle du rire, bien sûr, pas du rictus.
Et ces jeux de mots? Cet exercice langagier réussit à cacher plus qu’il ne révèle, comme beaucoup de jeux. Ce style d’écriture a lancé tellement d’imitateurs. Bon, je sais qu’il est injuste de juger le maître à travers ceux et celles qui ont volontiers accepté son influence, mais la trace du maître en dit long sur lui. Les meilleurs ne suscitent pas d’imitateurs; tandis que dans notre milieu littéraire, l’influence de Ducharme est omniprésente.
Si elle est omniprésente, elle répond à un besoin psychologique. Pensons à Bertrand Gauthier de La courte échelle, avec son roman Les Amantures. Pensons à ce jeune et beau Stéphane Bourguignon avec son premier roman au tire ducharmien: L’Avaleur de sable. Pensons à ce grand succès de librairie de mon collègue Gaétan Soucy, La petite fille qui aimait trop les allumettes, qui est un livre à la Ducharme tout craché: personnages enfants, lieux indéterminés, sexualité mal vécue, oppression par une famille déchue et, oui, tous ce damnés jeux de mots. Quelle est cette maladie, cette obsession de jouer avec sa langue comme si on grattait une cicatrice?
Le jeu de mots chez Ducharme va dans le sens du reste de l’oeuvre. C’est l’enfant qui s’amuse dans son amertume. C’est d’ailleurs L’Océantume – l’un de ses romans que je préfère. C’est le jeu qui remplace le besoin de signifier quelque chose, de dire à l’autre ce que nous pensons, où l’on peut nous trouver, nous toucher. C’est le scintillement de l’effet spécial. Je prends, au hasard, Dévadé. Réjean Ducharme écrit: «Pas un mot d’amour, pas un traître mot d’amour.» Nous sourions, nous rions; il y a une lueur de reconnaissance entre lui et ses lecteurs parce qu’il vient de dire ce que nous savons tous et toutes: les mots d’amour peuvent s’avérer traîtres. Wow! Une révélation! Dis-moé pas… Mais dans son habit de jeu de mots, une vérité ordinaire peut surprendre, se vêtir d’un effet de langue, un special effect, qui permet à la banalité de passer très bien sur la page. Le jeu de mots, c’est le masque que porte le cliché.
Pauvre de moi. Pauvres de nous qui lisons ce journal dans cette ville: nous devons vivre dans un monde d’adultes, avec enfants à l’école ou à la garderie qui dépendent de nous et que nous aimons, des fois, avec la note d’Hydro à payer, la boîte bleue à sortir, avec les triomphes et les misères entre hommes et femmes (ou entre hommes et hommes et femmes et femmes, la variation ne changerait rien) tout à fait adultes, avec leur sexualité magnifique des fois, réduites d’autres fois, leurs vrais corps, qui vivent dans le Montréal d’aujourd’hui. Quelle est la présence du monde clos de Ducharme dans nos vies?
J’aime vivre dans ce monde, même si j’y souffre. J’ai beaucoup travaillé afin d’être homme à part entière, ou presque, et je ne vais pas m’extasier devant une oeuvre qui refuse toutes les richesses de l’âge adulte, y compris le magnifique corps à corps quotidien – et nocturne aussi. Mon Québec, il n’est pas isolé au fond des bois, dans l’étreinte empoisonnée de Maman-Église et de Familles, je vous hais. Lorsque je marche dans ma ville le samedi soir, j’entends beaucoup d’éclats de langue, mais à la voix orpheline de Réjean Ducharme, je ne trouve pas écho. Les goûts, ça se discute, ça se dispute. Mais pour faire un débat ouvert, il faut être visible.