Le SauleHubert Selby Jr. : Les gentils et les méchants
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Le SauleHubert Selby Jr. : Les gentils et les méchants

Hubert Selby Jr., c’est l’auteur du fameux Last Exit to Brooklyn, un livre-choc et culte qui, en 1964, a secoué la génération de la guerre du Viêt-Nam. Aujourd’hui âgé de 71 ans, vivant dans un quasi-oubli à Los Angeles, l’écrivain n’avait rien publié depuis plus d’une décennie.

Les journaux français ont fait grand état de la résurrection appréhendée de ce revenant boudé par les éditeurs de son propre pays (sa nouvelle oeuvre, Le Saule, a été publiée en Grande-Bretagne, mais pas aux États-Unis). Un retour qui s’effectue sous les auspices d’un changement d’humeur, la désespérance très noire de ses précédents romans ayant fait place au rose un peu cucul de l’espoir. Dans les entrevues, Selby se qualifie lui-même de «prêcheur frustré», bien qu’il assure avoir travaillé à gommer tout aspect didactique de son livre…

Il y a effectivement quelque chose de très sucré, un fort relent de moralisme dans cette histoire d’amitié lumineuse et salvatrice entre un jeune adolescent noir et un vieil Allemand, rescapé des camps de concentration et de toute une vie de douleur. La volonté de rédemption y est aussi manifeste et forcenée que le contexte choisi est dur, pataugeant, parfois jusqu’à la complaisance, dans la misère et la souffrance. Le Saule a la couleur d’un conte aux accents spirituels, à la fois gavé d’amour et étourdi de violence. Un conte qui commencerait très mal et réussirait malgré tout à finir aussi bien que possible dans les circonstances.

Bobby n’a pas 14 ans. Il vit avec sa mère monoparentale, ses trois jeunes frères et soeurs et une nuée de cafards et de rats dans l’environnement sordide d’un ghetto new-yorkais. Il a un soleil dans sa vie: Maria, sa petite amie portoricaine. Mais on est en Amérique, là où le melting-pot n’est souvent qu’une illusion, et cet amour prépubère à la Roméo et Juliette (disons plutôt à la West Side Story) ne plaît pas à tout le monde: un bon matin, un quatuor de compatriotes frustrés jettent de l’acide à la douce figure de Maria, et transforment, à coups de chaînes, le corps de Bobby en une immense contusion.

Pendant que Maria souffre mille martyres à l’hôpital, que sa mère et sa grand-mère prient et se lamentent à son chevet, un Bobby plus mort que vif est recueilli par un étrange vieillard, dans son squat souterrain. Une amitié improbable se noue entre le gamin des ghettos au langage syncopé et à la maturité précoce, et le vieil homme au passé tragique. La compagnie de l’enfant réveille ses anciennes blessures: la mort de sa femme, celle, sur le champ de bataille du Viêt-Nam, de son fils, et, surtout, ses années d’enfer passées dans un camp de concentration, à cause de la fausse dénonciation (Moishe n’est pas juif) d’un associé rapace.

Moishe fera plus que soigner les plaies de Bobby, qui récupère lentement et n’a que la vengeance en tête: il tentera de le détourner du chemin de la haine, qui a jadis failli le consumer lui-même. «La haine tue», c’est un poison, le met-il en garde. Une question hante Moishe tout au long de cette lente initiation rédemptrice: lui qui a tant souffert devra-t-il, encore une fois, perdre un être aimé?

Dans un univers (le ghetto) gorgé de testostérone et ivre de violence, Selby nous montre que le difficile pardon n’exige pas moins, sinon plus, de courage et de force que la vengeance. Un rappel essentiel, même si on attend autre chose d’un roman qu’une leçon de choses pour gamin de treize ans…

Avec la mort de Maria, qui survient assez tôt dans le roman, tout le livre se concentre bientôt sur la relation entre les deux protagonistes, et sur le dilemme moral central. On a donc souvent l’impression de tourner en rond dans cette oeuvre trop longue qui présente, par ses répétitions, son intrigue unidimensionnelle et sa façon de frapper toujours sur les mêmes douloureuses notes, un certain caractère obsessionnel. Comme si tout était prémédité, les scènes semblent s’enchaîner sans grandes surprises vers l’inévitable résolution finale.

Difficile de ne pas être parfois rebuté par ces longues suppliques adressées à un Dieu muet, ou agacé devant l’angélisme (Moishe n’est pas très loin de la sainteté) et le charriage émotionnel de ce roman cousu de bons sentiments, oscillant toujours entre les cascades de rires et les rivières de larmes.

Pourquoi s’accrocher, alors? Parce que les personnages sont attachants, malgré tout. Et parce que Selby reste un écrivain au souffle puissant, généreusement tartiné ici, dont l’écriture syncopée, au rythme singulier, épouse les tourments intimes de ses protagonistes, les démons qui les assaillent. Malgré un évident trop-plein, il parvient éloquemment à dépeindre la souffrance, physique d’abord, qui ronge ses héros.
Cela dit, on découvre cette étrange écriture, peut-être intraduisible, dans une version forcément très hexagonale, avec grand renfort de «meufs». Écoutez la voix, très parlée, de Bobby: «Jme suis trouvé un taf, ptit frère, arrête, c’est pas du charre»…

Dommage, car Hubert Selby Jr. est désormais, à tort ou à raison, un écrivain exilé de sa propre langue. Ou, à tout le moins, du pays de son imaginaire, là où vivent les Moishe et les Bobby.

Le Saule
Traduit de l’anglais par Francis Kerline
Éd. de l’Olivier, 1999, 303 p.