À une époque où l’on peut se brancher instantanément sur le monde, le thème du voyage a-t-il perdu son pouvoir de fascination sur les petits Québécois? Ulysse, Marco Polo, Gulliver… dorment-ils, oubliés, sur la tablette d’une bibliothèque obsolète? Il suffit d’un coup d’oeil sur les parutions d’automne pour s’assurer du contraire. Routards ou extraterrestres, les jeunes héros de romans visitent passablement notre bonne vieille planète. Exaltant ou dangereux, le voyage prend différentes couleurs, et l’ailleurs peut devenir aussi bien terrain de jeu que lieu du crime.
Les enfants n’ont pas tous la chance, comme Tommy Laventurier, le petit Gaston Lagaffe créé par Louis Desmarais, d’avoir une maman qui travaille aux quatre coins de la planète. Dans le premier épisode, la formule semblait intéressante: les quatre cents coups d’un enfant turbulent découvrant un pays étranger. Or, ses dernières aventures, dans Tempêtes sur Atadia, en Indonésie, ne sont pas assez ramassées: un roman pour lecteur débutant de neuf ans peut difficilement s’étirer, comme ici, sur cent cinquante pages.
Les livres constituent encore une honnête façon de voyager pour les enfants qui n’ont guère le loisir de choisir la destination de leur rêve autrement que sur les rayons. Guy Lavigne nous le rappelle dans Les Risques du voyage, dont le narrateur est un amateur de voyages essentiellement livresques. «Bien à l’aise dans mon petit univers, je découvre le monde. Avec mes livres, ma télé et ma tête, la seule chose qui me manque, c’est d’être branché sur Internet. Mais ça viendra.» En attendant, le Grand Canyon n’a pas de secrets pour lui, même s’il n’y a jamais mis les pieds. Mais voilà qu’une vieille femme bizarre, rencontrée dans un parc, lui remet un collier présentant six médailles, chacune lui permettant d’effectuer un voyage astral; il lui suffit de penser à la destination avant de s’endormir. Or, après seulement deux essais, l’attrait de l’étranger cédera la place à l’inquiétude du jeune garçon pour son père naturel, emprisonné pour un vol de banque. Désormais, les médailles ne lui serviront plus qu’à suivre son père, du pénitencier de Kingston, dont il s’évade, jusqu’à Sainte-Anne-de-la-Pérade, où il se cache… Adieu l’exotisme! Le devoir nous retient en nos contrées, où le sang coule et la police enquête. On est certes un peu déçu que la trame ait dévié ainsi, et que le sujet insolite des voyages astraux ait fait place à une réflexion sur le crime et la responsabilité sociale. Avec une finale escamotée qui appelle une suite.
Esprit, es-tu là?Le paranormal reste, en revanche, au coeur du récit de Julie Déziel. Les Deux Vies de Maé est à la fois un roman d’anticipation (l’action se passe en 2100, dans un monde où les autos sont entourées d’un champ magnétique agissant comme coussin protecteur) et un roman fantastique: l’héroïne, une Québécoise, se réveille au Tibet, transformée en une jeune fille aux yeux bridés! Elle tentera d’élucider le mystère de son identité: a-t-elle été manipulée par des scientifiques ou par des extraterrestres? Il s’agit d’un nouveau titre dans l’excellente collection «Jeunes du monde», destinée aux onze ans et plus, dont chaque roman est suivi d’un dossier sur l’histoire et les coutumes du pays en vedette.
À côté de ces expériences ésotériques, Les Voyages de Victor semblent bien terre-à-terre. Et pourtant, ce sont eux qui entraînent le lecteur le plus loin. Ce premier roman d’Anne-Marie Trudeau paraît dans la collection «Watatatow», prolongeant la vie des personnages d’ados ou de jeunes adultes de la série télévisée par de nouvelles histoires. Parti pour guérir une peine d’amour, Victor parcourt le monde, sac au dos. Ses découvertes, sur les pays où il s’arrête, et sur lui-même, nous sont transmises dans les lettres qu’il envoie à ses amis. La forme est plutôt brouillonne: nous n’avons pas souvent de repères temporels, dont le genre épistolaire se passe difficilement; et l’idée d’intercaler des pages de journal intime complique inutilement une structure déjà éclatée. Mais l’émotion affleure souvent dans le témoignage de ce jeune homme qui, tout au long de sa courageuse quête solitaire, pose un regard sensible sur les gens qu’il croise. Et la dimension humaine, à la fin du voyage, l’emporte sur les kilomètres parcourus.
Louis Desmarais, Tempêtes sur Atadia, Éd. de la Paix, 152 p.
Julie Déziel, Les Deux Vies de Maé, Éd. du Trécarré, coll. «Jeunes du monde», 125 p.
Guy Lavigne, Les Risques du voyage, La courte échelle, coll. «Roman Jeunesse», 93 p.
Anne-Marie Trudeau, Les Voyages de Victor, Québec Amérique Jeunesse, coll. «Watatatow», 148 p.