

L’édition électronique : La mort du papier?
À quoi ressemblera l’avenir dans le monde de l’édition? Passerons-nous nos journées et nos nuits à télécharger des livres à la carte? Pourrons-nous encore lire un roman dans notre bain? L’édition électronique chassera-t-elle cet objet fétiche qu’est le livre? Voici quelques réponses qui calmeront toutes nos angoisses…
On parle beaucoup, depuis quelques années, des livres électroniques. Pendant que le spectre de la multiplication des contenus et du viol des droits d’auteur engendrés par ce support inquiète toujours l’industrie, la révolution électronique, elle, se fait toujours attendre. Y a-il une vie après le papier?
À l’heure de l’intégration des nouvelles technologies dans toutes les sphères des activités humaines, le constat s’impose de lui-même: on ouvre un livre aujourd’hui comme on ouvrait un livre il y a cent ans. Serait-ce le calme avant la tempête?
Si l’onde de choc tarde à secouer les habitudes des consommateurs, la détonation, elle, a bel et bien eu lieu. Depuis quelques années, il est en effet possible de se procurer des ouvrages directement à partir d’Internet en les téléchargeant sur son PC moyennant une somme inférieure au prix d’un livre papier. Cette technologie permet entre autres aux résidants des régions éloignées d’avoir instantanément accès à une grande quantité d’ouvrages généraux ou spécialisés. Autre nouveauté: le eBook, un petit écran plat portable dans lequel on peut télécharger jusqu’à 4 000 pages de texte. Ce support offre l’avantage d’être portatif, et d’être agréable à utiliser partout où l’on va, dans les transports en commun par exemple.
Malgré ces nouveaux développements, l’industrie du livre demeure sceptique: le format actuel convient très bien, croit-on. «Un livre, c’est malléable, portable, léger, beau. Je ne crois pas qu’il va quitter les tables de chevet pour aller emplir les musées de sitôt, lance Benoît Prieur, directeur adjoint de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL). Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que le livre électronique soulève beaucoup d’interrogations. Que l’on soit auteur, éditeur, ou distributeur, le livre électronique vient changer notre façon de fonctionner.»
«Le livre papier est un objet parfait pour accomplir la tâche de diffuser du texte, renchérit Luc Roberge, directeur général des Éditions Québec/Amérique, maison dont la vaste majorité des employés travaillent pourtant à produire des projets multimédias destinés au Web ou au support cédérom. Le livre est portable, peu coûteux, et agréable à utiliser: à moyen terme je ne crois pas qu’il va disparaître. Mais le vent tourne souvent, dans l’industrie: il y a cinq ans, on entendait bien des histoires d’horreur. On disait même que le cédérom remplacerait le livre!»
Ghislain Chouinard, responsable des nouvelles technologies pour l’Association des libraires du Québec, est du même avis. «Je pense que les choses sont en train de se tasser tranquillement. Les craintes qu’on avait il y a cinq ans ne se sont pas matérialisées. À l’époque, on entendait des énormités, comme le pronostic qui voulait que les compagnies qui n’auraient pas de sites Web en 1997 seraient mortes à l’an 2000. Aujourd’hui, nous sommes plus critiques à propos de ce que nous entendons.»
Le grand méchant Web
L’apparition du support numérique a en effet provoqué bien des remous dans le milieu de l’édition. On se demandait alors comment faire pour préserver les droits d’auteur, alors que le contenu d’un livre électronique peut être multiplié à l’infini, une question qui n’est toujours pas résolue mais qui effraie moins qu’avant.
«La question du viol des droits d’auteur est toujours d’actualité, explique Benoît Prieur. Les nouvelles technologies permettent-elle de les faire respecter? Selon moi, il est trop tôt pour le savoir. Actuellement, par contre, ça ne crée pas de commotion chez les éditeurs parce que le phénomène demeure marginal: on était plus inquiets il y a quelques années. Je crois que les livres électroniques vont tranquillement se trouver une clientèle, et que ça n’équivaudra pas nécessairement à une diminution des ventes de livres traditionnels. Pour le grand public, ça n’est pas un réflexe d’ouvrir l’ordinateur pour aller télécharger un livre qu’il faudra lire à l’écran ou imprimer sur du papier huit et demi par onze.»
C’est en effet l’aspect rébarbatif du livre imprimé chez soi qu’on accuse d’être le talon d’Achille du téléchargement. «Que cherche-t-on: l’information, ou le plaisir de lire?, demande Isabelle Quentin, éditrice. En tant qu’éditeur, un des principaux problèmes avec le téléchargement est que vous escamotez toute la présentation du livre: la belle couverture, la reliure, le graphisme_ Ça donne un produit beaucoup moins beau, ce qui convient davantage à des contenus plus informatifs, comme les recherches universitaires. Pour un chercheur, lire une thèse en format huit et demi par onze convient très bien. Mais qui sera prêt à se promener dans le métro avec une pile de feuilles sous le bras pour lire un polar?»
Selon Ghislain Chouinard, Internet est loin d’être une épine plantée dans la patte des libraires, bien au contraire. «Pour nous, le Net n’est pas un ennemi à abattre mais bien une nouvelle carte à notre jeu. En fait, au cours des cinquante dernières années, ce qui a fait le plus mal à l’écrit, c’est la télévision! Le Net, principalement bâti en mode texte, est un incitatif à la lecture. Le nombre de livres traitant d’Internet que l’on vend est faramineux! Et ils sont souvent achetés par des gens qui autrement ne liraient pas. C’est véritablement un pas dans la bonne direction.»
Faire bonne impression
Bien qu’embryonnaire, la technologie du eBook est dans la mire de bien des éditeurs, soucieux d’observer les tendances du marché avant de se mouiller. Déjà, le géant américain Barnes and Noble propose plus de 500 titres à télécharger depuis son site Web. Luc Roberge explique. «Le concept du eBook est très intéressant. Présentement, il n’y a pas assez de titres disponibles parce qu’il n’y a pas assez d’utilisateurs et vice versa. Mais je crois que ce système va arriver un jour à faire sa place, et deviendra un équivalent texte du walkman. Là, ça va devenir intéressant: on pourrait par exemple double-cliquer sur un mot pour en connaître la définition, on pourrait indexer plusieurs livres sur le disque dur du eBook pour ensuite faire une recherche par mot-clé, etc. Sur certains modèles, il est même posssible pour le lecteur d’annoter le texte. À long terme, je ne vois pas comment on pourrait passer à côté.»
Mais le résultat le plus probant de l’arrimage entre les nouvelles technologies et le monde le l’édition pourrait bien être imprimé… sur du bon vieux papier! Phénomène récent et encore méconnu du grand public, la micro-impression (ou édition à la carte) est une nouvelle façon d’imprimer un livre à petite échelle, un peu comme le font les microbrasseries dans le domaine de la bière. «Comme imprimer un livre est un processus coûteux, les maisons d’édition ne peuvent souvent pas se permettre de publier des ouvrages à très petite échelle, ou encore de rééditer des ouvrages peu populaires, un problème auquel remédie la micro-impression, explique Ghislain Chouinard. On peut désormais imprimer un livre, le relier, et lui mettre une couverture, et ce, avec une seule machine! Aujourd’hui, un tel équipement coûte plus de 200 000 dollars, mais on prévoit que les prix vont baisser au cours des prochaines années. Ça va modifier considérablement le monde de l’édition, mais je crois que la tâche du libraire sera toujours là pour faire la promotion de l’imprimé, ou de l’imprimé électronique.»