L'essor de la bande dessinée québécoise : Images de marque
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L’essor de la bande dessinée québécoise : Images de marque

Devant l’abondance d’initiatives relatives à la BD d’ici, on croirait que l’univers des petites cases se porte à merveille en sol québécois. Mais comptons-nous davantage d’auteurs, d’oeuvres, et surtout… de lecteurs? Quelle est la réalité du milieu de la bande dessinée québécoise; qu’en pensent les auteurs, les éditeurs, tous ceux qui font de la bande  dessinée?

Ce serait un euphémisme de dire qu’il y a actuellement une certaine effervescence dans le domaine de la bande dessinée au Québec. Les sites et les magazines Internet créés ici et qui y sont consacrés prolifèrent. De nouvelles maisons d’édition et des collections naissent avec la volonté de changer l’image du genre. Des associations surgissent, dont le but est de le promouvoir: Promo 9e Art (fondateurs des prix BédéLys), Fondation du Neuvième Art (organisateur de ZINA, la Zone internationale du neuvième art qui a tenu ses premières rencontres en septembre au Complexe Ex-Centris).

Encore largement considérée comme un sous-genre littéraire, dans le meilleur des cas comme de la «paralittérature» aux côtés du polar et de la science-fiction, la bande dessinée est même récemment devenue un objet d’étude dans les institutions scolaires: le Cégep André-Grasset offre un D.E.C. depuis 1998, et l’Université du Québec à Hull, un baccalauréat spécialisé depuis septembre 1999. Le 30 octobre, la même université décernait un doctorat honoris causa à Albert Chartier, 87 ans, créateur toujours actif du célèbre Onésime du Bulletin des agriculteurs, un des premiers personnages de BD au Québec.
Et tandis que, pour la première fois de son histoire, le Salon du livre de Montréal s’apprête à consacrer un stand entier (le stand 400) à la BD, en mettant l’accent sur la production québécoise, on apprenait en septembre que le Québec sera l’invité d’honneur du Salon de la BD d’Angoulême en janvier 2000, avec une délégation composée de sept créateurs : Jean-Paul Eid, André-Philippe Côté, Marc Tessier, Dominique Desbiens, Louis Rémillard, Bruno Laporte et Alain Gosselin. Précisons que, dans le milieu de la bande dessinée, «Angoulême» rime avec «consécration suprême». Un grand saut pour notre production locale.

Genre en quête d’un public
Précisons d’entrée de jeu une vérité qui ne surprendra guère: on ne gagne pas sa vie au Québec en faisant exclusivement de la bande dessinée. C’est souvent une activité secondaire pour des créateurs dont le métier principal s’y apparente toutefois: caricature, illustration, dessin animé, infographie. C’est le cas de Caroline Merola, auteure des BD fantastiques Ma Meteor bleue, La Maison truquée et Le Rêve du collectionneur (Éd.Kami-Case), pour qui l’illustration de romans jeunesse demeure l’activité principale, et la plus lucrative.

Pour Caroline Merola, cela fait partie des règles du jeu: «Mes lecteurs sont des amateurs de BD au départ. Pour s’intéresser à la BD québécoise, il faut déjà être un lecteur averti, c’est un genre de lecture marginal. Comme chaque album représente six mois de travail intensif, les bourses que j’ai reçues du ministère de la Culture sont essentielles pour que ça en vaille la peine.»

Produisant un album BD tous les quatre ans, Caroline Merola trouve que la situation n’est pas forcément dramatique: «Cela nous donne une liberté qu’on n’aurait pas s’il fallait faire de la bande dessinée de commande, si on avait par exemple une série attitrée qu’il faudrait maintenir pour des raisons de vente.»
Pour l’éditeur québécois de BD, toutefois, le problème est plus pressant. Martin Brault, des éditions de la Pastèque, qui publie la revue Spoutnik, explique: «Il n’y a pas de marché au Québec pour la bande dessinée. Il n’y a pas de lecteurs. Il faut comprendre qu’ici, quand un éditeur, appuyé par un grand diffuseur, sort un titre, sur 1000 exemplaires imprimés, 900 vont en bibliothèque publique. Dans ces conditions, le seul fait de parler de marché, c’est fausser la question.»

Avec le seul marché québécois, une jeune entreprise ne peut donc pas se développer? «Impossible, affirme Martin Brault, il me faut le marché étranger. Sur les 1000 copies du premier numéro de Spoutnik, 800 ont été vendues, achetées par des lecteurs qui sont allés en librairie se la procurer, en France et aux États-Unis. Tout mon développement est axé sur le marché extérieur: français pour les albums, américain pour la revue qui est bilingue.»

Un problème de perception
Peut-on faire quelque chose pour augmenter le lectorat local? Caroline Merola trouve que le genre est mal connu, que l’on véhicule à son sujet «une image d’art marginal, peu attrayant, alors qu’il est très dynamique. C’est sans doute une question de marketing. Ça manque de glamour.» Elle trouve intéressante l’idée de regrouper les énergies autour de la bande dessinée, et mentionne en exemple l’initiative du Salon du livre de Montréal et de son stand consacré à la BD.

François Mayeux, de la librairie Monet, qui offre le plus grand inventaire en BD au Québec, est aussi président de Promo 9e Art, un organisme dont la mission vise le développement de la bande dessinée. Il est persuadé que le problème de la BD en est un de perception, le genre étant encore associé presque exclusivement au monde de l’enfance. De plus, «les bibliothèques scolaires achètent surtout ce qu’elles connaissent déjà, comme Tintin et Astérix, laissant peu de place aux BD adultes ou à la production locale. Il devrait y avoir dans chaque bibliothèque une section de BD québécoise, comme il y en a une de poésie, de théâtre, de roman québécois. Ces sections donneraient une visibilité à notre production.»

Caroline Merola confirme que, comme auteur BD, «on se fait beaucoup connaître à travers les bibliothèques municipales et scolaires. Dans mon cas, tout un lectorat plus jeune a débuté par là. Après m’avoir connue par ma littérature jeunesse, il se dirige maintenant vers mes bandes dessinées».

La BD devrait-elle s’appuyer sur l’exemple donné par la littérature jeunesse? « Il y a quinze ans, explique François Mayeux, la littérature jeunesse souffrait du même problème que la bande dessinée aujourd’hui. Les bibliothèques n’offraient que les produits européens comme ceux de la Bibliothèque verte et de la Bibliothèque rose. Mais ce milieu s’est pris en main, jusqu’à devenir le leader dans les habitudes de lecture du public et dans nos bibliothèques.» En effet, il n’y a qu’à penser à ce qu’est devenue La courte échelle, aux collections jeunesse de Québec/Amérique et de Boréal.

Des éditeurs spécialisés
L’état de santé de la BD se mesure en bonne partie sur celui des éditeurs de cette littérature qui, pour la plupart, sont spécialisés dans le genre. Or, plusieurs éditeurs spécialisés ont dû fermer boutique durant les dernières années faute d’un marché significatif. L’une d’elles, Kami-Case, a été heureusement rachetée par les Éditions du Boréal qui en ont fait une collection, ce qui lui a permis de continuer son excellent travail de diffusion des créateurs québécois.

Fondées il y a cinq ans, spécialisées en littérature jeunesse et en BD, les Éditions Mille-Îles ont réussi à se maintenir et à se construire un catalogue intéressant. Elles publient à elles seules plus de la moitié des albums parus au Québec. Et les collections de cette maison se sont multipliées ces dernières années. Avec «Zone convective», Mille-Îles s’est ouverte à une bande dessinée plus alternative, voire à l’underground. «Argus» se consacre à des ouvrages critiques et de référence sur la BD, et lancera au Salon du livre l’ouvrage de Michel Viau, BDQ, répertoire des publications et des auteurs québécois des origines à nos jours. Le travail de cet éditeur est évidemment appréciable.

Les Éditions de la Pastèque, elles, viennent tout juste de naître. En plus d’éditer la revue Spoutnik, une revue multilingue d’une étonnante qualité dédiée à la bande dessinée d’auteur, la Pastèque vient de publier l’adaptation française de Chère Julia de l’Américain Brian Biggs, et elle s’apprête à lancer Paul à la campagne, première bande dessinée de l’illustrateur montréalais Michel Rabagliati.

Coéditeur de la Pastèque, Martin Brault croit que la bande dessinée québécoise doit choisir un créneau ou une spécialité pour percer le marché étranger. «Vous pouvez être sûr que le Français qui a le choix entre acheter un album cartonné du Marsupilami à 10,95 $ ou un album québécois similaire à 16,95 $, dont il n’est pas sûr de la qualité, va acheter le premier. Si l’on veut des débouchés ailleurs, il faut proposer quelque chose de différent.»

la bande dessinée d’auteur
La Pastèque offrirait-elle quelque chose de spécifique? La réponse est dans le genre de BD qu’elle édite. Spécialisée parmi les spécialisées, la Pastèque publie de la «bande dessinée d’auteur», synonyme de bande dessinée alternative ou de bande dessinée indépendante. Un genre qui est à la bande dessinée ce que le cinéma d’art et d’essai est au septième art. Là est peut-être la clé de la réussite pour l’exportation de la BD produite ici…

Mais qu’est-ce que la «bande dessinée d’auteur»? Selon Martin Brault, cette forme de BD assez récente «laisse une large part à l’autobiographie. Elle a une approche plus personnelle, des récits plus intimistes, de l’expérimentation». Il prend pour exemple L’Ascension du haut mal de David B. (paru à L’Association, un éditeur français) qui, à travers la maladie du frère du narrateur, mêle la fiction à l’autobiographie, racontant l’histoire de sa famille, de son propre développement, et d’une tranche de vie en France couvrant le vingtième siècle.

Les Éditions Mille-Îles s’intéressent elles aussi à ce genre de bande dessinée. Elles y consacrent une nouvelle collection, «Fondation», dont le premier titre sera Le Naufragé de Memoria (tome 1, Scaphandre) de Jean-Paul Eid (dessin) et Claude Paiement (scénario). Le directeur de la collection, William Swift, explique que «le but de la collection n’est pas de proposer des séries, mais des BD d’auteurs, des one shot. Le concept est différent de celui de la BD conventionnelle. J’approche toutes sortes de créateurs, des poètes, des cinéastes, des dramaturges, des essayistes politiques intéressés à écrire un scénario de bande dessinée, et je leur cherche un dessinateur avec qui ils s’entendront. Tous les formats sont permis.»

Cette bande dessinée réussira-t-elle à se faire une place? «Ce genre de BD, selon Brault, c’est comme la face cachée de la lune, les critiques et le public d’ici ne s’y intéressent pas encore, tandis que les critiques et le public européens et américains le font depuis quelques années. Un bon signe d’ouverture, par contre, c’est que le Salon du livre de Montréal, lui, y consacrera une place importante pour la première fois cette année.»
Rendez-vous au stand 400 pour rencontrer les auteurs BD d’ici et d’ailleurs. Ainsi vous pourrez dire un jour: j’y étais, l’année où tout a commencé…