

Maxime-Olivier Moutier : Lettres à Mademoiselle Brochu
Marie-Claude Fortin
Un an après la sortie de Marie-Hélène au mois de mars, ce roman autobiographique où Maxime-Olivier Moutier racontait sa rupture avec la femme qu’il aimait, sa tentative de suicide, et son séjour dans l’aile psychiatrique de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, paraît, à L’Effet pourpre, Les Lettres à mademoiselle Brochu, un roman épistolaire, mais tout aussi autobiographique, où le héros est encore et toujours Maxime-Olivier. «J’ai écrit ces lettres alors que j’étais fou», annonce-t-il d’entrée de jeu, avant de rappeler brièvement sa psychanalyse, sa solitude, sa crise amoureuse. Le ton est donné, c’est du Moutier, et c’est à prendre ou à laisser.
Dans un avant-propos où l’écrivain raconte la genèse de ces lettres, écrites alors qu’il suivait une psychanalyse qui l’a jeté dans «une telle dépossession, une telle solitude que la seule chose qui (le) retenait à la vie, à ce moment-là, c’était d’écrire à cette femme», l’auteur de Potence Machine et de Risible et noir (tous deux parus chez Triptyque) explique qu’il voulait concrétiser «une vieille idée, celle de prendre une femme pour lui faire entendre tout ce que je me devais de faire entendre dans la vie. La convaincre de tout. Une impossible tâche».
Alors il décide d’écrire à cette fille qu’il semble connaître très peu, et de qui il voudrait être aimé. De lui écrire «trois fois par jour s’il le fallait», malgré tout, même si elle ne lui retourne presque jamais ses lettres, poussant au bout l’expérience de la franchise absolue, allant jusqu’à dévoiler ses fantasmes sexuels, ses films pornos de prédilection, et ses poussées de petites violences imaginaires.
Au moment où il écrit ces lettres, Maxime-Olivier travaille dans un garage. Quand il ne sait plus quoi raconter à mademoiselle Brochu, il dessine, dans les marges, les portraits colorés de ses collègues de travail, garagistes, mécaniciens, qui se moquent gentiment de lui parce qu’il passe ses pauses à lire ou à écrire. Jean-Louis (celui qui ne parle jamais de sa vie privée et qui passe son temps à critiquer les autres); Jacquot, qui garde le moral des troupes; Carg, obsédé par les proportions de son membre; Stanley, le plus vieux mécanicien: tous sont à tour de rôle croqués sur le vif, avec talent et intelligence. Ailleurs, il confie à son interlocutrice le nom de ses vedettes de films pornos préférées, y allant d’une leçon de cinéma pornographique (on saura tout sur Kelly Trump, Zara White, Rodney Moore et Rocco Siffredi). Là, il y va d’un petit cours accéléré de mécanique, histoire de prouver à celle qui l’ignore superbement qu’il s’y connaît en la matière, et explique en détail, et très clairement, la force de l’explosion, les cylindres, la timing belt et autres bearings de roues. En tout, plus d’une quarantaine de lettres (réellement écrites par l’auteur, mais retravaillées) composent ce dernier livre. Et le miracle, c’est que tout ça se tient parfaitement bien. Que tout ça finit par nous dévoiler un univers personnel, mais aussi un regard posé, critique, ouvert, sur le monde.
On le sait, la vague d’auteurs qui font dans le roman autobiographique, de Christiane Angot à Christophe Donner, a ses détracteurs. On parle de nombrilisme, de narcissisme, d’égoïsme, on blâme leur manque d’imagination. Mais il faudrait s’entendre. D’abord, combien d’écrivains puisent dans leur vie privée pour alimenter leurs romans mais se gardent bien de le dire?
Et puis, il y a nombril et nombril. Quand on a une expérience de vie qui sort radicalement de l’ordinaire, quand on part de soi pour poser, sur les gens et le monde qui nous entourent, un regard franc, original, et surtout, qu’on a une écriture, un style, une voix, c’est tout autre chose. Et Maxime-Olivier Moutier est de ceux qui prouvent que l’on peut très bien parler de sa vie sans y rester enfermé.
P.S.: L’Effet pourpre, toute jeune maison, soigne la présentation de ses livres, ce qui est trop rare pour qu’on oublie de le dire. Les Lettres à mademoiselle Brochu est un livre qu’on a autant plaisir à manipuler et à regarder, qu’à lire.
Les Lettres à mademoiselle Brochu
de Maxime-Olivier Moutier
Éd. L’Effet pourpre, 1999, 190 pages