

Sophie Chérer : À ceux qui nous ont offensés
Raymond Bertin
Voici le troisième roman «pour adultes» – elle a aussi publié plusieurs livres pour la jeunesse – de Sophie Chérer, jeune romancière française dont Le Dimanche des réparations (1994) et Les Loups du paradis (1996, prix Erckmann-Chatrian) dénotaient un singulier besoin de dire et une qualité d’écriture simple et efficace. Après les vieilles servantes à la mémoire longue du premier, après les ennemis et les défenseurs des loups du second, voici que, avec À ceux qui nous ont offensés, elle s’intéresse au milieu des pénitenciers. Vu à travers les yeux d’une femme, visiteuse de prison.
L’héroïne s’appelle Fochette, du nom aujourd’hui démodé qu’on donnait aux jeunes filles, il y a quelques décennies, en hommage à un maréchal de France. Veuve et désoeuvrée, Fochette répond un jour à l’annonce d’un certain Réseau d’Échange et de Savoirs, organisme communautaire réunissant des gens qui tentent de s’organiser en dehors des institutions. Leurs activités, le troc des connaissances et des capacités de chacun, vont mener Fochette à ce travail bénévole de visite aux détenus.
Cependant, un homme en particulier, détesté, condamné par tous, l’intéresse et elle deviendra sa visiteuse attitrée. Il s’appelle Sarzeau et est l’un de ces big shots, homme d’affaires vedette devenu paria. Ses crimes, innombrables, se résument à quelques expressions: délit d’initié, enrichissement personnel, faux témoignage, détournement de fonds publics, abus de biens sociaux, fonds secrets, financements occultes, ententes illicites, et j’en passe: «Recel d’abus de pouvoir. Salaires fictifs. Trafic d’influence. Cavalerie. Péculat. Caisses noires. Corruption.»
Au fil des rencontres, alors que se tisse une relation trouble entre l’homme et sa visiteuse, l’auteure émaille son récit de considérations sur la prison, d’anecdotes sur la dureté du milieu, et le fait avec les mots justes, sans enjoliver. Un jour, Fochette introduit un revolver dans la prison. Dans quel but? Ses enfants se mettent en tête qu’elle va assassiner Sarzeau. Car le détenu a été jadis le grand patron de Pierrot, le mari décédé de Fochette, alors gérant d’une station-service. Et voici qu’elle fait des liens.
«Et puis j’ai commencé à réfléchir, et je me suis dit que tout se tenait. Pour chaque profit, une perte. Pour tout bénéfice, un maléfice. Il suffit d’y penser une fois, et ça devient palpable, obsédant. Un homme vole, un homme est volé. Un homme ment, un homme est trompé. Un homme vit un conte de fées, un homme vit un cauchemar. Un homme malhonnête fait fortune, un honnête homme fait faillite. (…) Sarzeau détourne des milliards à la tête de la Compagnie, Pierrot doit fermer la station parce qu’elle n’est plus rentable. Sarzeau corrompt la classe politique tout entière, Pierrot pourrit du cancer.»
Par ce roman bien d’aujourd’hui, Sophie Chérer pose, avec humour et gravité, des questions essentielles à l’ère des globalisations, et s’inscrit dans le courant de ceux qui cherchent des solutions de rechange à la vie déshumanisée de nos sociétés. Éd. de l’Olivier, 1999, 190 p.