Livres

Spécial Livres : Leurs livres du 20e siècle

Quels sont les livres qui ont marqué le siècle? Quelle sorte de bilan peut-on faire de la littérature mondiale des cent dernières années? Nous l’avons demandé à quelques personnalités qui ont eu la difficile (et pour certains, l’impossible!) tâche d’en chosir un parmi des millions.

Gaétan Soucy, romancier

Belle du Seigneur, d’Albert Cohen
«J’aurai pu choisir Joyce, Kafka, Proust, Musil, Broch, Beckett. Mais j’ai choisi Belle du seigneur, roman d’Albert Cohen. Parce que ça ne ressembe à rien d’autre. Parce que cela est cruel et magnifique, tendre et terrifiant, drôle et désespérant. Vous ne verrez plus jamais l’amour pareil.»

Jean-Paul Daoust, poète
Manifeste du surréalisme, d’André Breton
«En 1924 paraissait ce manifeste qui allait révolutionner de fond en comble l’art et la vie. Ce petit livre renversait les pôles, et l’inconscient prenait la vedette. Dans tous les domaines, l’art ne s’en remettrait pas, tout comme notre façon de voir la vie. Ce livre iconoclaste annonçait des phrases comme: "Place à la magie!", et ne placardait-on pas en mai 68 (en France) des slogans tirés du célèbre manifeste? Comme il avait annoncé aussi la contre-culture. Du cinéma à l’annonce publicitaire de la Bleue, de l’écriture à la peinture en passant par l’architecture et la musique, le surréalisme se porte bien. Il a refait, parfois de façon joyeuse, parfois de façon inquiétante, le visage du vingtième siècle. Chose certaine: il ne l’a pas maquillé! Le vingt et unième siècle promet!»


Monique Proulx, romancière
Histoire de la vie privée
«J’ai retenu, dans le domaine des sciences humaines, Histoire de la ve privée, en cinq volumes. Une somme grâce à laquelle on comprend mieux nos origines, nos atavismes, notre évolution. Ce livre est hallucinant d’information et de sagesse. Mais comment comparer un roman à cela!? J’ai quand même choisi Belle du Seigneur, d’Albert Cohen, parce que c’est une somme, là encore. C’est à la fois somptueux, baroque, excessif, très humain, et merveilleusement imparfait. Et je voulais parler aussi du Livre tibétain de la vie et de la mort, de Sogyal Rimpoché, qui est pour moi très important. C’est aussi une somme sur la sagesse humaine, transmise par toutes sortes de gens au fil des siècles, et notamment par le bouddhisme, une somme sur la mort, la dignité, la vie.»

Lorraine Pintal, directrice du TNM, metteure en scène et comédienne
Le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir
«Ce témoignage vibrant d’une artiste, essayiste, philosophe, activiste, auteure, sur la complexité de l’âme féminine a situé de manière radicale les aspirations des femmes et a ouvert la voie à celle qui, depuis quelques décennies, transforment la société par leur vision personnelle du monde. Outre ses qualités littéraires irréprochables, l’oeuvre de Simone de Beauvoir transcende les luttes féministes et leur donne une portée presque mythique. Ce livre-phare a guidé les pas de toute une génération d’êtres humains, hommes et femmes confondus, vers une affirmation de la différence féminine, une nouvelle appropriation d’un territoire longtemps réservé aux hommes et une interprétation sensible et claire des enjeux qui ont bouleversé l’humanité. À lire, et à relire encore. Pour la suite du monde.»

Alain Lefèvre, pianiste et compositeur
Le Monde selon Garp, de John Irving
«C’est selon moi un roman majeur du vingtième siècle. Avec ce roman, John Irving laissera une empreinte indélébile, où l’imaginaire fantasque et coloré de ses personnages hantera non seulement le monde de Garp, mais également le nôtre…»

Carole Fréchette, dramaturge
La Force de l’âge, de Simone de Beauvoir
«En fait, toute la série de ses mémoires a été très importante pour moi. Mais je dirais La Force de l’âge, parce qu’elle y raconte ses vingt ans et parce que je l’ai lu, moi, quand j’avais vingt ans. Ce livre m’a permis de rêver ma vie, comme une vie de liberté, de réflexion, de recherche de sens, de voyages. Une vie entière et autonome. Le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir, est certainement un ouvrage théorique qui a été très important pour le XXe siècle, qui a nourri tout un mouvement de libération des femmes – lequel a été un des grands mouvements du siècle. Mais, pour moi, La Force de l’âge a été plus important parce que c’est un récit de vie, que c’est inspirant, et que ça m’a permis d’imaginer ma propre vie.»

David Homel, romancier, traducteur et critique
L’Interprétation des rêves, de Sigmund Freud
«Ce livre est paru en 1900. Le mythe de la quête de l’invisible, le processus de faire surgir le caché, c’est l’une des quêtes du siècle. Il a commencé avec ça, et nous continuons à vivre dans un siècle analytique. Tout le livre traite de comment découvrir ce qui est caché, par une méthode dite scientifique – qui n’est pas plus scientifique que celle des romanciers. Parce que, finalement, L’Interprétation des rêves, c’est un roman, il faut le lire comme ça. Freud écrit quelque part (je paraphrase) que dans chaque rêve, il y a un centre obscur, l’essence même du rêve qui résiste à l’interprétation. Et c’était son pessimisme, que l’essence même allait lui échapper. C’est sûrement l’un des livres fondateurs du siècle. Nous, écrivains, poursuivons la même quête, de chercher des essences cachées. Et les romans que nous écrivons, ce sont les traces de cette quête, qui est finalement vouée à l’échec. Mais moi, je sais que je vais échouer, parce que je suis un artiste, et non pas un scientifique. J’échoue joyeusement…»

Maxime-Olivier Moutier, romancier et animateur télé
Le Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley
«C’est un peu "platte" comme choix parce que ça s’impose trop. C’est pas un très bon livre, mais ça m’arrive tellement souvent de repenser à ce roman-là et de me dire: sacrament, il avait raison, c’est tout à fait ce qui arrive! Huxley l’a écrit en 1932, et il a vu tellement juste, c’est inquiétant. Dans ce roman, les enfants n’ont pas de parents, le monde est hyper-réglé, il y a de grosses différences entre les castes, comme en ce moment entre les pauvres et les riches… C’est une société où il n’y a pas de fidélité, pas de famille. Regarde aujourd’hui: on fabrique des bébés en laboratoire, c’est complètement fou. Les personnages du Meilleur des mondes sont très réglés; mais, de temps en temps, ils ont des petites angoisses existentielles, comme nous. Alors, ils prennent du soma, qui est comme du Prozac avant l’heure. Le roman finit par un suicide, alors je me dis: si Huxley a eu raison tout le long… J’ai l’impression qu’on s’en va vers un lieu où il n’y aura pas de retour. Je suis inquiet. Parfois, j’ai le goût de gueuler. Je sais pas jusqu’où l’humain ira: aux États-Unis, on donne du Prozac aux enfants, parce qu’ils sont déprimés… Aldous Huxley, comment il a fait pour voir ça?»

Alexis Martin, auteur et comédien
oeuvres complètes, de Georges Bataille
«Mon auteur préféré, c’est Georges Bataille. Je continue à feuilleter ses oeuvres complètes. Je ne l’ai pas lu en entier, parce que c’est une somme énorme – il y a dix bouquins. Mais c’est probablement Georges Bataille qui m’a le plus galvanisé tout au long de mes études, qui m’a donné le goût d’écrire. Pour la splendeur, la précision de sa prose, et pour la profondeur de ses idées. C’est un auteur hors du commun; moi, je pense que c’est l’auteur le plus sous-estimé en France. On a parlé beaucoup de Sartre et de Camus, mais je trouve que Bataille écrivait beaucoup mieux. C’était un philosophe, mais aussi en même temps un grand romancier. J’ai toujours ses livres avec moi, et, de temps en temps, quand je suis en panne, ou que je trouve mon style trop moche, je replonge là-dedans et ça m’inspire (rires).»

Sergio Kokis, romancier, essayiste et peintre
L’Être et le Néant, de Jean-Paul Sartre
«C’est lui, je pense, qui a vraiment réussi à apporter du nouveau dans la vision de l’être humain. Au début du siècle, il y avait le romantisme de Nietzsche, la psychanalyse, et le marxisme, et j’ai l’impression que Sartre a réussi à surmonter les diverses impasses religieuses, préconisant une connaissance de l’être humain non liée à des mythes. En ce qui concerne le monde, le Petit Livre rouge de Mao Tsé-toung, le Mein Kampf d’Adolf Hilter, ont, j’en ai bien l’impression, influencé le siècle plus que les ouvrages sérieux. Notre siècle est resté pollué par toutes sortes de trucs d’idéologues, de gens qui avaient réponse à tout. Mais également, les textes de Staline, Le Déclin de l’Occident, d’Oswald Spengler, dont tous les totalitaires se sont inspirés… Ça a tué, ça a fait souffrir plus de gens que n’importe quelle autre chose, et c’est surtout la souffrance et la bêtise qui ont caractérisé ce siècle-ci. Je pense que c’est le grand malheur des livres: ils servent souvent à faire du mal, pas à faire du bien. Mais je pense que L’Être et Le Néant est plus libérateur que totalitaire…»

Marie-Claire Blais, romancière et poète
À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust
«Enfin, c’est une réflexion personnelle… j’hésite entre Proust et Faulkner; enfin, pourquoi pas les deux? À la recherche du temps perdu est peut-être le livre le plus marquant. Et peut-être aussi Le Bruit et la Fureur, Sound and Fury…»

Denise Desautels, poète et essayiste
Le Procès, de Kafka
«Le siècle qui s’achève s’achève mal, c’est ce qu’on répète depuis quelques années déjà. Mais sa fin ne prend personne par surprise, si semblable au déroulement de l’histoire. Où est passée l’humanité? La question reste entière et flotte au-dessus d’un vaste cimetière. Où est donc passé le livre, ce livre majeur, qui aurait pu changer le cours des événements, des pensées, des imaginaires? Où est passé ce «refus global» universel, qui aurait fait place nette et permis à l’espoir de revenir sur ses pas? On est peut-être toujours en plein Procès, sans que ce livre, essentiel pourtant, n’ait fondamentalement marqué ce siècle. Car on n’en serait pas là, c’est sûr, si on avait bien lu Kafka. J’ai toujours voulu croire que l’art pouvait changer le monde, mais, seule devant votre question, je finis par ne plus voir que les images troublantes du même ou du pire. Néanmoins, je suis femme, et j’en arrive à me dire que, malgré la fragilité des acquis et malgré le fait que seule une toute petite partie du monde a été touchée par l’écriture des femmes, c’est peut-être là, en 1949, dans Le Deuxième Sexe, et un peu avec Une chambre à soi, et un peu après dans L’Euguélionne, entre autres, que le siècle qui s’achève s’est trouvé une éclaircie.»

Brigitte Haentjens: metteure en scène
À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust
«Sans hésitation! C’est trop extraordinaire. Rien n’est plus comme avant depuis. J’ai l’impression que c’est, premièrement, l’intrusion d’un espace psychanalytique en littérature. Cette espèce de méditation où c’est l’inconscient qui orchestre le tout. Je ne vois pas ce qu’il y a de plus marquant en littérature, parce que beaucoup de choses en ont découlé. Proust était bien évidemment un précurseur.»